Date d'inscription : Le 25/03/2009 à 22:04:48 Dernière connexion : Le 04/06/2010 à 7:53:43 Nombre de nouvelles écrites : 11 Nombres de commentaires écrits : 2
Description
Je suis née il y a une trentaine d'années, et j'essaie de mener à bien des textes depuis un certain temps ^^
En espérant que vous les trouverez à votre goût... :)
Ma présentation sur le forum d'EEH :
http://www.ecrivainenherbe.fr/forum/sujet-561-sujet-carmilla
- Un nouveau client - I - Catégorie fantasy - Lu 176 fois - Moyenne des votes : 9.00 (Nombre de vote : 1)
[Histoire comportant 5 "chapitres", écrite il y a quelques années, dans le cadre d'un serveur de jeu online qui n'a jamais pu voir le jour, hélàs. Elle n'a toujours pas été terminée, mais je ne désespère pas de lui trouver une fin convenable :) ]
A cette heure matinale, la salle était toujours vide. Pourtant, Orthag persistait à ouvrir dès les premières lueurs de l'aube, quels que fussent les excès de la veille : une autre façon de montrer que les Gorthmogs tenaient aussi bien la bière que les nains, et que ce n'était pas deux tonnelets de bière qui allaient empêcher le vieux maître d'armes d'être à son poste dans sa propre salle d'entraînement. Les affaires tournaient mieux l'après-midi, quand les jeunes bretteurs de la cité venaient se mesurer les uns aux autres - et parader, et se vanter - en ne prêtant qu'une oreille distraite au maître des lieux.
Orthag le savait depuis qu'il s'était installé là : il n'était qu'un Gorthmog au milieu des humains, un étranger que son peuple méprisait parce qu'il avait préféré cette retraite citadine à une mort glorieuse sur un champ de bataille - ou plus probablement des mains d'un écervelé aux muscles plus fermes que les siens cherchant à accroître son prestige en défaisant un adversaire autrefois renommé. S'il avait ici son content de clients, ce n'était pas à cause de son passé glorieux - peu connu hors de sa tribu - mais plutôt parce que ses tarifs étaient un peu plus bas que ceux de ses concurrents.
Ce jour-là, Orthag venait à peine de déverrouiller les lourdes portes de son établissement qu'une silhouette encapuchonnée, encore humide du brouillard matinal, se faufila dans l'entrée de la salle. Le Gorthmog se retourna, levant un sourcil étonné.
- Vous êtes bien ouvert ? demanda l'inconnu. - Ouaip, répondit le maître d'armes, mais j'ai pas l'habitude d'avoir du monde à c't'heure-là !
- Ca tombe bien, rétorqua l'autre, je n'aime pas quand il y a du monde.
Ils échangèrent un sourire entendu : une vue imprenable sur les chicots noircis de l'orque - encore que ses canines inférieures proéminentes demeurâssent impressionnantes - et l'éclat des dents blanches du nouveau venu.
- Dix pièces d'or de l'heure. La première heure d'avance. Les mannequins sont là, reprit Orthag en montrant l'évidence, et les cibles de tir, au fond. Pour la douche, faut aller chercher l'eau dehors, deux pièces de plus si je m'en charge, et encore trois autres s'il faut la chauffer. Les vestiaires sont là (il pointa vers une porte sur sa gauche), vous m'appelez si y'a besoin de que'que chose.
Il examina d'un oeil averti la corpulence de son client et ajouta : - Si vous avez besoin d'une leçon, c'est cinquante de l'heure. Je fais tout sauf le tir.
Nouvel éclat des dents sous le capuchon. - Merci, j'en prends bonne note.
L'inconnu fouilla dans sa bourse d'une main gantée et posa sur le comptoir une poignée de pièces, puis il se dirigea vers les vestiaires tandis que le Gorthmog recomptait son gain. Il y en avait pour plus de quatre heures. Pour un type aussi fluet, il aurait du mal à tenir tout ce temps. Sûrement un jeune gars qui voulait apprendre à se battre pour se venger d'un rival... Ca ne serait pas le premier. Encore un qu'on risquait de retrouver dans un caniveau dans une semaine, avec un joli trou dans la poitrine. Orthag soupira en empochant la somme. Du gâchis, mais un beau petit tas de piécettes pour le vieil orque.
La plupart de ses clients étaient, donc, de jeunes humains écervelés attirés par ses tarifs. Parfois, un des nains de la ville - un compagnon de beuverie - venait lui rendre visite et faire fondre sa graisse en duel amical. Plus rarement encore, un membre de son propre peuple se présentait à l'entrée de la salle, à la recherche de ses conseils - mais ils ne restaient jamais longtemps, ils trouvaient l'ambiance trop... civilisée. En tout cas, jamais il n'avait vu d'elfe, noir ou blanc, pointer ses oreilles sous son toit (sans doute que l'endroit n'était pas à leur goût, ce qui n'était pas non plus son but. Blancs ou noirs, les gens du "beau peuple", comme on disait, étaient toujours en guerre plus ou moins ouverte avec les siens). Et il ne s'attendait certainement pas à ... ça...
L'inconnu, sortant du vestiaire, était en train de poser son bagage sur l'étagère prévue à cet effet. Il avait attaché ses cheveux, d'un blond pâle, en queue de cheval et ne portait plus, à présent, qu'un large pantalon de toile. Si sa carrure, somme toute modeste, avait trompée le Gorthmog, les muscles étaient bien là, longs comme ceux d'un archer mais développés à la façon d'un combattant de contact. Des cicatrices anciennes - l'oeil exercé du maître d'armes reconnut immédiatement les traces de fouet - marbraient son dos et quelques marques plus récentes parsemaient son torse.
Mais ce qui troubla Orthag était évidemment la couleur de sa peau. Non pas rosâtre ou brunie comme celle des nains ou des humains, ni verdâtre comme la sienne. Mais grise, couleur de poussière ou de neige sale. C'était la première fois qu'il voyait ça.
En passant devant lui, l'inconnu lui jeta un regard de défi, du genre que lui-même posait sur ceux qui semblaient penser qu'un Gorthmog était trop bête pour tenir une boutique. Il répondit par l'air blasé de celui qui se fout bien de la couleur de ses clients tant que ceux-ci paient d'avance. Apparemment satisfait, l'homme à la peau grise alla arroser de coups de poing un mannequin d'entraînement.
Depuis son comptoir, le vieil orque observa son client. Il n'avait pas l'air d'un mort-vivant - on n'en voyait guère durant le jour, et puis son odeur l'aurait trahi. Une malédiction peut-être ? Ca paraissait plausible... Puis la réponse lui sauta aux yeux : peau grise, cheveux clairs, ossature fine... Et n'était-ce pas la pointe d'une oreille qui dépassait de sa chevelure ?
Un métis de drow ! Ca c'était pas banal ! Il imaginait déjà la tête des gars, à l'auberge, quand il leur raconterait... Oh, pas avant le deuxième tonnelet de bière : après tout, si ce type était venu ici à cette heure, c'était pour qu'on lui fiche la paix. Loin de lui l'idée de chercher des noises à un quelqu'un qui payait sans discuter. Et au bout d'autant de pintes, qui le croirait, finalement ? L'important, c'était d'avoir une histoire, pas d'être cru.
Il haussa les épaules et s'installa confortablement, un oeil sur l'inconnu, comme il l'aurait fait pour n'importe quel client, en fait.
- Un nouveau client - II - Catégorie fantasy - Lu 113 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
La soirée avait été mémorable. Un de ses camarades nains venait de recevoir la visite d'un cousin des montagnes et avait daigné rapporter à la taverne une des bouteilles d'hydromel que celui-ci lui avait offert. Orthag n'avait pas été le mieux servi (la carafe n'avait fait qu'une seule tournée) mais il s'estimait heureux d'avoir pu goûter à ce breuvage digne des dieux.
C'est donc l'esprit guilleret et avec un sérieux coup dans l'aile qu'il rentrait chez lui. Mais lorsque la pointe de la dague lui piqua la gorge, il dessaoula presque instantanément.
- Le bâtard, où vit-il ? murmura une voix dans son oreille.
La lame était tenue avec trop d'assurance pour que le vieil orque juge viable de tenter d'échapper à son agresseur. S'il avait été plus sobre ou plus jeune, peut-être... La voix était basse et calme, mais il ne pouvait déterminer si elle appartenait à un homme ou une femme.
- Quel bâtard ? se décida-t'il enfin à répondre.
- L'homme qui vient te voir tous les matins à l'ouverture de la salle, siffla l'autre sur un ton agacé. L'homme à la peau grise.
- Mais je le saurais comment, moi ? protesta Orthag. Il vient, il paie, il s'entraîne, il repart. Je suis pas sa mère !
Comme la lame lui parut s'enfoncer davantage dans sa chair, il ajouta :
- Si vous me tuez, je pourrai pas ouvrir la salle, et il ne viendra plus.
La pression ne changea pas, et la voix répondit :
- Si je te laisse repartir, tu le préviendras et il ne viendra plus non plus.
Le vieux Gorthmog haussa les épaules (enfin, autant qu'il lui était possible avec cette arme pointée sur lui).
- Qu'est-ce que je gagnerais à lui dire qu'on le cherche ? Ouais, il paie bien, mais c'est pas mon seul client. Et il a pas la tête à avoir plein d'amis pour le venger. Moi, je demande rien à personne, tant qu'on me laisse tranquille.
Il y eut un long silence, puis la réponse vint, sous la forme d'un coup de pied dans le coccyx, qui l'envoya le nez dans le caniveau.
- Si tu parles, tu es mort, murmura la voix une dernière fois.
Orthag attendit quelques minutes - le temps d'être sûr que l'autre était parti - puis se releva et repris son chemin. Pas un mot ne sortirait de ses lèvres, demain.
- Un nouveau client - III - Catégorie fantasy - Lu 163 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
Le lendemain matin, le jeune homme à la peau grise ne manifesta aucun étonnement devant le visage tuméfié du maître d'armes. Ce n'était pas nouveau de le voir rentrer dans cet état : Orthag disait rarement non à une bagarre de taverne, surtout si elle n'était qu'un prétexte à se défouler. Le Gorthmog avait devancé sa question la première fois qu'il avait vu son client hausser les sourcils devant son nez en sang.
Lorsque ce dernier posa sur le comptoir son dû pour la journée, il eut cependant la surprise de sentir la grosse patte de l'orque sur son poignet.
- Attendez... (le maître d'armes commença à recompter) il manque... Oh excusez-moi, fit-il enfin en le relâchant, j'avais mal vu.
Son sourire sonnait faux, et avait l'air vaguement hostile - mais qui pouvait vraiment trouver amical le sourire d'un Gorthmog ? Intrigué et un peu énervé, Le jeune homme se dirigea vers le vestiaire.
Mais lorsqu'il enleva ses gants, un bout de papier graisseux tomba du rabat, et il découvrit le dessin suivant :
Ca ne disait pas grand-chose sur la nature du danger (sans doute le maître d'armes ne savait-il pas écrire), mais au moins, il était prévenu. Orthag était-il surveillé, pour avoir préféré lui transmettre ce message plutôt qu'un avertissement oral ?
Il décida qu'il était peu probable qu'un assaut ait lieu dans l'enceinte même de la salle : le dessin ne montrait qu'un seul adversaire, et la cape sous-entendait un individu furtif. De même, l'épée pouvait suggérer un assaut direct, et non un empoisonnement ou un garrot.
A supposer, bien sûr, que le Gorthmog n'ait pas mis tous ces détails pour faire joli...
Il soupira. De toute façon, il lui fallait feindre un comportement habituel s'il voulait avoir une chance de repérer son assaillant. Il était ici pour s'entraîner, c'est donc ce qu'il allait faire. Néanmoins, il choisit cette fois des exercices peu fatigants, augmenta ses pauses et se concentra davantage sur des assouplissements. Et lorsque le soleil lui indiqua qu'il était l'heure de quitter les lieux, il ajusta plus soigneusement sa cotte de mailles, à laquelle il ajouta un gorgerin de plaque - inconfortable mais probablement utile, hélas.
La tentation était forte de rejoindre ses pénates par un autre chemin, mais comment débusquer son potentiel assassin autrement ? Il regretta de ne pas avoir emmené son bouclier - ceux d'Orthag lui convenaient pour l'exercice, et la garde n'aimait pas qu'on se déplace aussi lourdement armuré en ville - aussi dut-il se contenter de sa vigilance.
Les rues étroites du quartier étaient sombres malgré le midi approchant, et quand bien même elles eussent été plus fréquentées, ce n'était pas le genre du voisinage d'intervenir ou d'appeler la garde si quelqu'un se faisait agresser.
L'endroit semblait parfait pour un guet-apens. Il n'eut pas longtemps à attendre.
- Un nouveau client - IV - Catégorie fantasy - Lu 133 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
Le mouvement qu'il entraperçut dans l'ombre le fit sursauter, et sa main se porta immédiatement vers son épée.
Ce n'était qu'un chat.
Mais à l'instant où sa tension commença à se relâcher, un brusque déplacement d'air, à quelques pas derrière lui, le fit se retourner, et son arme para de justesse la lame qui pointait vers ses côtes.
La silhouette, encapuchonnée comme sur le grossier croquis du Gorthmog, n'était guère plus grande que lui, et le bras qui le menaçait n'était pas plus gros que le sien. Néanmoins, l'assassin faisait preuve d'une détermination sans faille, et sa main gauche tenait à présent une dague qui se rapprochait dangereusement de la gorge du jeune homme.
En l'absence de bouclier, celui-ci se décida pour une manoeuvre inspirée de ses entraînements de lutte avec Orthag. Profitant de la finesse des articulations de son adversaire, il lui saisit le poignet droit de sa main libre et écarta la dague de son visage d'un grand coup d'épée. Puis, sans attendre que l'autre se dégage, il lui donna un grand coup de tête sous le menton.
Quelque chose l'intriguait dans l'allure de son assaillant. Il avait tout à fait la silhouette d'un assassin et paraissait manier ses armes comme quelqu'un qui sait ce qu'il fait, mais il avait dans l'idée qu'un vrai professionnel aurait plutôt utilisé d'autres méthodes (arbalète, poison, garrot...). Et puis pourquoi diable lui aurait-on envoyé un tueur ?
Une seule solution : le prendre vivant.
Il serra de son mieux le poignet qui tenait l'épée, et eut la satisfaction de voir l'autre lâcher son arme sous la pression. Mais de l'autre côté, la dague avait réussi à passer sous sa garde et avait fait connaissance avec le gorgerin d'acier. Il profita de la surprise de son adversaire - et de son déséquilibre face à cette résistance inattendue - pour prendre le risque de laisser tomber sa lame et lui attraper l'autre poignet.
La riposte ne se fit pas attendre : le coup de genou qui visait son entrejambe l'aurait sûrement plié en deux s'il n'avait pas porté la coquille qu'il utilisait d'ordinaire pour les entraînements de lutte avec le Gorthmog. Le vieux maître d'armes se montrait souvent vicieux quand il avait le dessous, et il préférait avoir la sienne propre plutôt qu'emprunter une de celles que prêtait la salle. Il répondit immédiatement par un coup de tête là où devait se situer le nez de son adversaire, et eut la satisfaction d'entendre un cri bref et de sentir l'autre se ramollir et tomber sur le sol.
Il ramassa son épée et jeta un coup d'oeil autour de lui. Rien n'indiquait que le combat avait eu des témoins, mais surtout, rien n'indiquait que son assaillant avait eu des complices. Il entreprit de lui lier les mains dans le dos à l'aide de son foulard (faute de mieux), l'assit contre un mur, et ôta la cape qui le dissimulait.
Sa surprise fut double : l'assassin était une femme, et c'était une Elfe.
- Un nouveau client - V - Catégorie fantasy - Lu 157 fois - Moyenne des votes : 9.00 (Nombre de vote : 1)
Il prit une profonde inspiration et attendit que sa gêne passe. Il n'avait pas une grande habitude des Elfes, ni des femmes, mais il devait garder à l'esprit que celle-là avait tenté de le tuer sans raison apparente. Il fallait donc qu'il la traite comme n'importe quel adversaire (mâle et non-elfe) - mais il espérait tout de même ne pas lui avoir cassé le nez.
Retournant à son professionnalisme, il profita de l'inconscience de sa prisonnière pour la fouiller. Sa bourse était bien remplie, mais il la lui laissa. Son épée et sa dague étaient de belle facture, et il trouva un autre couteau de même qualité dans sa botte droite. Les trois armes vinrent s'ajouter à son paquetage : à voir plus tard s'il pouvait les lui rendre et, en attendant, il n'était pas question de les laisser à sa portée. Il s'étonna qu'elle ne portât pas d'arc - après tout, sa race était renommée pour son habileté au tir - mais supposa que cela l'aurait fait remarquer. Sans doute avait-elle laissé d'autres affaires dans une cache ou une chambre d'auberge.
Dès qu'elle reprit ses esprits, la jeune femme lui jeta un regard haineux et murmura quelques mots - sans doute dans sa langue natale - qui n'avaient pas l'air élogieux. Mais il s'était concentré sur la situation, sur le rôle qu'il allait devoir endosser, et lui opposa un visage impassible.
- Qui êtes-vous ? Pourquoi avoir cherché à me tuer ?
Nouvelle bordée d'injures en elfique.
- Donnez-moi une bonne raison de ne pas vous achever. Qui êtes-vous ? Pourquoi avoir cherché à me tuer ?
C'était du bluff, et il espérait qu'elle ne le sentirait pas. Avec une tête comme la sienne, les menaces étaient plus facilement prises au sérieux, il avait malheureusement dû apprendre à en jouer. Mais à défaut de réponse, au moins daigna-t'elle s'exprimer dans un langage intelligible.
- Depuis quand as-tu besoin de raisons pour achever tes victimes, bâtard ?
Cette repartie cruelle brisa quelques instants sa concentration. Mais de quoi parlait-elle ?
- Regardez-le faire l'innocent, murmura-t'elle à la cantonade. Qui espères-tu tromper, bâtard ? Tu portes les péchés de ton père sur ton visage.
Il resta un instant pétrifié sous le coup de la compréhension. Son père. Il aurait dû y penser. Sans doute ce dément maudit des dieux s'était-il encore attaqué au peuple de cette femme, voire à sa famille. Il était très surpris qu'elle ait pu faire le lien entre ce fou criminel et lui - ce n'était pas le genre de chose dont il se vantait - mais ce n'était pas impossible pour une personne intelligente et déterminée.
- Je ne suis pas responsable de ses crimes, et ce serait m'accorder bien trop d'importance que de croire que ma mort pourrait l'affecter, lâcha-t'il enfin. Tout au plus lui fournir un prétexte pour d'autres massacres, et je doute que vous le souhaitiez.
Il avança vers elle et la prit par l'épaule afin qu'elle se relève. Elle lui cracha à la figure, mais il ne réagit pas à la provocation et se contenta de la plaquer face contre le mur, le temps de lui délier les mains.
- Si vous voulez récupérer vos armes, je suppose que vous saurez où me trouver, je n'ai pas l'intention de quitter la ville pour le moment. Et n'essayez pas de passer votre colère sur Orthag, ajouta-t'il après une pause, vous lui avez fait si peur que je me suis douté que quelque chose n'allait pas.
L'excuse n'était pas très bonne, et il doutait qu'elle pût la gober. D'un autre côté, elle était en grande partie désarmée (du moins l'espérait-il) et il faudrait qu'elle ait bien peu de cette sagesse qu'on prêtait à sa race pour vouloir se venger sur le Gorthmog plutôt que sur sa cible.
Il essuya enfin de son foulard la salive qui coulait sur sa joue et recula, ne la quittant pas des yeux. Elle lui rendit un regard brûlant de colère mais ne fit pas mine de le poursuivre.
Quand il arriva enfin à sa chambre d'auberge, toute sa tension accumulée se libéra et il se surprit à frissonner. Il y aurait une seconde confrontation, et il ne pouvait que prier qu'elle se déroule dans de meilleures circonstances. Il commanda un bain chaud au tenancier, tant qu'il avait encore un peu de répit.
(à suivre)
[C'est là que s'arrête l'histoire pour le moment :)
La suite et la fin... quand j'aurai l'inspiration et la motivation ^^]
- Histoire de Solitude - Catégorie fantasy - Lu 113 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
[Background du personnage "Solitude" (celui de "Un nouveau client"), écrit dans le cadre d'un serveur de jeu online qui n'a jamais pu voir le jour, hélàs.]
ENFANCE
On m'a dit que je n'avais que quelques heures lorsque je fus trouvé, un beau matin d'hiver, sur les marches du temple d'Adelia de Viscola. Les prêtres me nommèrent "Sol", du nom d'un saint homme né ce jour-là, et me placèrent à l'orphelinat de la ville.
Je suppose que c'est par chance que j'ai survécu à mes premières années : avec ma peau grise, mes cheveux pâles, mes yeux violets et mes oreilles allongées, je n'ai pas dû attirer la sympathie des nourrices. Tout le monde sait de quoi les Elfes Noirs sont capables, et personne ne veut prendre le risque de vérifier quel est le côté dominant d'un sang-mêlé comme moi. Lorsque j'ai été en âge de quitter la nursery pour rejoindre les autres orphelins, les choses ne se sont évidemment pas arrangées. Certes, des enfants de cet âge ne savaient pas grand-chose des Noirauds, mais j'étais suffisamment "exotique" d'aspect pour susciter la méfiance, les moqueries, les brimades.
J'ai dû apprendre à me montrer plus agile - à défaut d'être plus fort - que mes camarades d'infortune, pour esquiver leurs coups. Plus méfiant, pour ne pas tomber dans leurs pièges. Plus rusé, pour avoir une chance de manger tous les jours, à défaut de pouvoir conserver ma part à tous les repas. En tout cela, je n'étais pas si différent des autres orphelins, surtout ceux qui n'avaient pas l'heur de plaire aux petits chefs de bande qui régnaient au sein de notre communauté. J'étais simplement le souffre-douleur de toutes les factions.
Chacun d'entre nous, inévitablement, se demandait d'où il venait, comment il avait atterri ici. Quelques-uns avaient été placés là après le décès de leurs parents, d'autres étaient arrivés accompagnés d'un mot leur donnant une identité mais, pour la plupart, nous étions dans l'incertitude complète quant à nos origines.
Je me souviens d'un jour où nous avons accueilli un nouveau pensionnaire. Ce gamin trapu d'une douzaine d'années était le fils d'une dame de petite vertu qui oeuvrait non loin de notre refuge - et qui recevait donc parfois la visite du personnel de l'établissement, ce qui expliquait que nous la connaissions de réputation. Bref, le nouveau, dès son arrivée, fut copieusement abreuvé de "fils de pute" et autres insultes du même genre. Mais sa réponse cloua le bec à plus d'un : "Oui, mais moi, au moins, je sais qui est ma mère". Ca ne suffit évidemment pas à lui éviter brimades et raclées de la part des autres orphelins, mais il avait touché un point sensible.
La plupart d'entre nous imaginait, dans le secret de son coeur, être le fils caché d'un noble ou d'un riche bourgeois et rêvait du jour où son père légitime viendra le tirer de cet endroit sordide et lui redonner son rang. Pour ma part, les illusions de haute naissance ne pouvaient guère durer : je porte mon hérédité sur mon visage. Que ma mère (que j'ai toujours imaginée humaine, je vois mal une Elfe Noire s'abaisser à concevoir un enfant avec un humain) ait été une "dame à l'affection négociable" ou une femme ordinaire séduite et abandonnée - ou pire - par un de ces noirauds, je ne pouvais le savoir. Mais je ne me suis jamais fait d'illusions sur le genre de crapule que pouvait être mon père.
Pour diminuer le nombre de bouches à nourrir, l'orphelinat, qui vivait surtout de la charité publique, s'efforçait de placer les enfants dont il avait la charge auprès d'artisans de la cité. Pour ceux de notre âge, c'était ce qui se rapprochait le plus d'une adoption (seuls les bébés et les très jeunes enfants pouvaient vraiment bénéficier de cette chance). Les conditions de travail étaient souvent plus dures que pour de "vrais" apprentis : ne devions-nous pas être reconnaissants envers ces braves gens qui nous offraient gîte, couvert et formation ? J'ai pu voir le pire (mais parfois le meilleur) chez ceux qui profitèrent de cette occasion.
Il va sans dire que je n'avais pas cette chance. Qui aurait voulu de moi ? Pour ne rien arranger, cette vie avait fait de moi un enfant batailleur, constamment sur la défensive, toujours prêt à devancer le coup qu'on allait lui porter. J'héritais systématiquement des corvées les plus sales, comme le nettoyage des latrines ou celui de notre maigre basse-cour. Ca n'arrangeait pas mon caractère, mais l'odeur avait au moins le mérite de faire fuir mes agresseurs potentiels - et à long terme, je préférais les insultes aux coups. Et puis les poules, les lapins et le vieux hongre du directeur de l'établissement, eux, ne m'étaient pas hostiles tant que je les nourrissais à l'heure et que je nettoyais leurs saletés.
Mais je savais qu'avant d'avoir atteint mes quinze ans, l'orphelinat me mettrait à la porte, avec pour seul bagage les vêtements que j'avais sur le dos : c'était le lot des quelques "irrécupérables", trop stupides ou trop agressifs pour être placés ailleurs, qui restaient entre ses murs chaque année. A ceux-là, il ne restait guère que le crime ou la mendicité, et quitte à finir dans l'un ou l'autre de ces domaines, pourquoi devais-je m'éterniser ici ?
Ainsi, vers l'âge de treize ans, je fis le mur un soir d'été.
ADOLESCENCE
Avec une capuche ou un bandeau pour dissimuler mes oreilles et suffisamment de crasse sur le visage et les bras, j'arrivais à ne pas me faire plus remarquer que n'importe quel gamin des rues - tant qu'on n'y regardait pas de trop près. Je mendiais ou chapardais de quoi manger, je me cachais pour dormir et, le reste du temps, je traînais dans les bas quartiers de Viscola à la recherche de quelqu'un qui aurait eu besoin d'une paire de bras sans être trop regardant sur leur couleur. J'en trouvais parfois : le même genre de corvées qu'à l'orphelinat, avec le même genre de commentaires. Mais moins de coups.
Et un soir, je rencontrai un homme qui changea ma vie.
Les auberges étaient pleines, ce soir-là, des caravanes étaient arrivées du Sud, et même les endroits les plus miteux étaient bondés. J'avais donc été accepté comme palefrenier supplémentaire dans un de ces établissements. Le responsable en titre, un "grand" d'au moins quinze ans, était aux prises avec un étalon ombrageux qu'on venait de lui remettre et qu'il s'empressa de me refiler avec un sourire mauvais.
L'animal en question n'avait pas l'air très sympathique. Crinière brune, robe jaunâtre et tachetée, il regardait le garçon d'écurie comme un chat regarde une souris, ce qui n'augurait rien de bon. Sa sellerie était usée mais bien entretenue, et sa disposition évoquait un homme d'armes. Mon "collègue" esquiva de justesse un coup de dents en me lançant les rênes et partit aussitôt s'occuper d'une monture plus docile.
Je ne sais pas si c'était mon odeur de crottin - je venais de nettoyer les stalles - ou par caprice, mais le cheval se contenta de me souffler dans la figure en s'ébrouant et se laissa guider, desseller et brosser sans faire d'histoire.
Je sursautai lorsqu'une voix joviale mais tonitruante résonna soudain à mes oreilles :
- Par les saints nichons d'Adelia, Démon, on t'a donc changé en mouton ?
Mon premier réflexe fut de chercher un endroit où me cacher, mais ce n'était évidemment pas possible dans l'étroitesse du box. De l'autre côté, un homme de grande taille, en cotte de mailles, au poil aussi rouge qu'un feu de cheminée nous regardait, le sourire aux lèvres. Avant que je puisse décider entre fuir et me protéger des coups éventuels, il reprit, à la cantonade :
- C'est la première fois que je vois ça : d'habitude, il n'autorise personne d'autre à le toucher, et il ne me reste qu'à faire le travail moi-même ou payer un supplément pour les morsures des valets d'écurie...
Il se tourna vers moi, une drôle de lueur dans le regard.
- Dis-moi, mon garçon, ça fait longtemps que tu travailles ici ?
Je secouai la tête, tentant de me faire le plus petit possible. Apparemment, le guerrier n'avait pas encore remarqué ma couleur de peau.
Il sourit de nouveau, dents blanches dans sa barbe rousse, et repartit vers l'auberge. Au bout de quelques minutes, Démon me signala par quelques coups de tête que je n'avais pas fini de le brosser, et je me remis au travail.
Le lendemain, je me fis, comme la veille, tirer du "lit" (un tas de paille) par le garçon d'écurie, mais ce n'était pas pour entendre les habituelles injonctions à me mettre au travail.
- Y'a un type qui veut te parler.
Je jetai un coup d'oeil : le grand guerrier roux et sa monture se tenaient dans l'encadrement de la porte et regardaient dans ma direction. Je les rejoignis au plus vite, à la fois curieux et inquiet.
- Dis-moi, mon garçon, ça te dirait de faire l'écuyer ?
C'est ainsi que je rencontrai Jaal le Roux.
J'avais accepté parce que je savais reconnaître une bonne occasion lorsque j'en voyais une. Néanmoins, je m'attendais à une réaction hostile de sa part dès qu'il découvrirait ce que j'étais. Alors je m'accrochais à l'idée qu'il tolèrerait ma présence si je m'occupais bien de sa monture et d'Aubépine, la jument de bât qu'il venait d'acquérir.
Mes illusions ne durèrent pas longtemps. A peine sorti de Viscola, mon nouveau maître fit quelques commentaires au sujet du sens du vent et des odeurs qu'il pouvait charrier. Je n'avais pas pris de véritable bain depuis ma sortie de l'orphelinat, et je craignais autant la pratique en elle-même (qui laissait la peau toute molle et plissée) que les conséquences que cela amènerait sur notre association.
A notre première pause, en fin d'après-midi, il se dirigea vers la rivière proche, un bloc de savon à la main mais, heureusement, il ne me demanda pas de le suivre. Je profitai de l'occasion pour me consacrer à Démon et à la jument. A son retour, il me montra comment préparer le bivouac et nous commençâmes à manger en silence.
Au bout de quelques minutes, néanmoins, il posa sa gamelle.
- Je ne peux pas manger avec cette odeur. Va te laver.
J'acquiesçai et me dirigeai vers la rivière. Je trempai pendant un moment, frottant pour enlever les traces de crottin qui me collaient à la peau, puis je décidai de me rouler dans la poussière : ça cacherait le gris, et ça ne sentait pas mauvais, donc il ne dirait rien...
Quand je revins vers lui, il me regarda avec étonnement puis partit d'un grand éclat de rire. Je m'attendais si peu à sa réaction que sa charge me pris par surprise. J'eus beau me débattre, quelques secondes plus tard, nous étions tous les deux de retour dans l'eau froide. Là, il m'agrippa fermement par les cheveux, tendit l'autre bras pour se saisir du savon qui était resté sur la berge, et ne daigna me lâcher que lorsque j'eus repris ma couleur naturelle.
J'étais totalement désemparé. Qu'allait-il faire de moi, maintenant ? Me renvoyer à Viscola ? M'abandonner ici, dans cet univers inconnu du citadin que j'avais toujours été ? Me transpercer de sa grande épée ?
Non, il se contenta de me regarder de bas en haut, d'un air évaluateur (et pas tellement réjoui). Puis il soupira et me sourit.
- Je comprends mieux pourquoi tu mettais tant d'ardeur à te rouler dans le fumier. Mais mon cheval t'aime bien, alors...
Il prit un air faussement résigné et remonta sur la rive. D'un geste de la main, il désigna les guenilles que j'avais encore sur le dos.
- Décrasse-moi ça. Je te trouverai d'autres vêtements à notre prochaine étape.
Le reste de la soirée se déroula comme s'il ne s'était rien passé.
Je n'ai jamais su pourquoi Jaal m'avait ainsi pris en pitié. J'ai découvert assez vite que mon "déguisement" ne l'avait pas trompé très longtemps - encore qu'il me croyait alors plus qu'à moitié humain, mais la seule réponse que j'aie jamais pu tirer de lui a toujours été "Démon te trouve sympathique" et un sourire en coin.
Je vécus ainsi pendant quatre ans. Jaal avait autrefois servi dans l'armée mais, lorsque son contrat s'était achevé, il s'était fait mercenaire et mettait à présent son épée au service de ceux qui en avaient besoin... et pouvaient payer ses services. Le plus souvent, nous escortions des caravanes ou des bourgeois fortunés entre Viscola et Navarre. Je suppose que ses opinions religieuses n'ont pas été étrangères à son changement de carrière. Comme la plupart des gens, il avait été élevé dans la foi d'Adelia, mais je pense qu'il avait vu trop de massacres pour garder sa ferveur. Son opinion se résumait souvent à "Adelia, la Grande Salope, qui donne d'une main et reprend de l'autre". Je n'ai jamais pris cet adage en faute, mais je comprends que les prêtres apprécient peu ce point de vue. Pour ma part, Adelia existe mais je ne me mêle pas de ses affaires et j'espère qu'elle ne se mêle pas plus des miennes. Comme on dit : "Aide-toi et Adelia t'aidera".
Lorsque Jaal et moi étions en ville, j'avais la consigne de garder un profil bas et de lui envoyer toute personne qui me chercherait des noises. Il racontait parfois des mésaventures rocambolesques comme quoi j'étais le fils qu'il avait eu d'une elfe noire qu'il avait séduite pour échapper à l'esclavage. L'histoire n'était jamais deux fois la même - mais toujours assez grivoise - et je devinai vite que ce n'était qu'un prétexte pour me montrer comme un gamin inoffensif et non comme un dangereux bâtard de Noiraud. Sans compter du succès que cela lui apportait auprès des "dames" : l'ex-amant d'une Matrone, vous pensez !
Quand nous étions hors des murs, cependant, nos rapports étaient beaucoup plus francs. Jaal se voyait plutôt comme un chevalier errant, donc je devais être un écuyer convenable. Il m'apprit le maniement de l'épée, le tir, la lutte, mais aussi la lecture et l'écriture. Les leçons étaient dures, et je n'étais pas un élève facile, mais le décevoir me blessait davantage que toutes les raclées que j'avais pu recevoir dans mon enfance. Je sais qu'il en avait conscience et qu'il en jouait, mais ça n'a jamais entamé toute l'estime que j'ai eue pour lui.
J'avais près de dix-sept ans lorsque sa mort nous sépara. Nous étions en route pour Viscola, où nous devions rejoindre un convoi qui se dirigeait vers le Sud, lorsque nous tombâmes sur une troupe de brigands en plein pillage d'une caravane marchande. Nous essayâmes de porter secours aux victimes, mais c'était trop tard : non seulement deux derniers hommes encore debout périrent devant nos yeux sous les coups des bandits, mais Jaal reçut un coup vicieux au moment où il achevait l'un des meurtriers. Nous tentâmes alors de fuir mais, cette fois, ce fut Démon qui en fit les frais lorsqu'une lance lui transperça le flanc. J'attrapai mon maître de justesse quand sa monture se cabra et se rua vers son agresseur. Tandis que je pressais Aubépine loin de la zone des combats, j'entendis le bruit des os qui se brisent et les hennissements furieux de l'étalon, puis le silence, et je sentis des larmes couler sur mes joues.
Par chance, les pillards étaient trop occupés par leur butin pour nous poursuivre sérieusement, et je pus nous conduire en sécurité. Mais la blessure de Jaal était bien trop sérieuse pour qu'il puisse espérer y survivre.
- Tu ferais bien de commencer à me creuser un trou, Sol, me murmura-t'il quand je le fis descendre de la jument. Démon m'attend, et tu sais combien il est peu patient....
Il partit d'un petit rire hoquetant et me donna une dernière accolade alors que je l'allongeais sur le sol. Il avait cessé de vivre avant même que j'eus fini de le coucher. Sa tombe se trouve encore là-bas, si la forêt ne l'a pas recouverte.
JEUNESSE
A présent, j'étais seul et plus orphelin que jamais.
J'avais mis mes pas dans ceux de Jaal, continuant sur la voie à laquelle il m'avait formé, vendant mes services à ceux qui craignaient plus les embuscades de malandrins qu'un jeune homme aux origines douteuses. Les larmes qui brouillaient ma vue lorsque j'évoquais la mort de celui qui m'avait fait passer pour son fils n'étaient pas feintes et suffisaient généralement à convaincre ses anciens clients que j'étais assez fiable pour les escorter - à défaut d'être aussi compétent que feu mon maître.
Je me faisais appeler "Solitude", le surnom qu'utilisait Jaal pour me taquiner lorsqu'il trouvait que je m'isolais trop. "Sol" seul invite un complément, et en attendant un hypothétique "Sol le Tueur de dragons" ou "Sol le Héros de Viscola", je préférais échapper à un inévitable "Sol le Bâtard".
Régulièrement, j'étais importuné par les nouvelles recrues de la garde de Viscola qui s'interrogeaient sur l'espèce à laquelle j'appartenais et si j'étais redevable des différentes taxes appliquées aux étrangers. Sans parler des quolibets et des regards méfiants. Mais j'avais toujours vécu dans cette ambiance de suspicion que je n'y faisais plus guère attention. Sauf peut-être lorsqu'on me demandait poliment si j'étais humain ou non, allez savoir, j'étais plus habitué aux insultes, et ces questions-là me vexaient terriblement.
Un beau jour, alors que je faisais route vers Viscola, je fis une rencontre aussi étrange que dérangeante. Narguant les soldats qui l'observaient du haut des murs, se tenait un Elfe Noir au regard dément. Je n'avais pas de mal à comprendre que les gardes hésitent à s'attaquer à cet homme seul qui les invectivait : vêtu d'une armure noire à pointes d'os, au heaume en forme de crâne, et juché sur un énorme destrier brun, c'était une vision impressionnante.
Je tentai de me faire discret et de trouver un couvert en attendant qu'il se lasse et cesse son siège, mais sans doute étais-je trop bruyant pour ses oreilles de Noiraud, car il abandonna soudain ses menaces aux soldats pour se diriger vers moi au petit trot, un sourire sinistre sur les lèvres.
- Tiens donc... Un bâtard... Le mien, qui sait ? J'ai connu tant d'humaines que je ne compte même plus celles que j'ai laissées en vie...
J'avais vu bien trop souvent ce genre d'attitude : provoquer l'adversaire par des paroles choquantes, le pousser à l'attaque - à l'erreur - et l'accueillir, au mieux, par une humiliation cuisante. Jamais je ne l'avais subie d'un si terrifiant personnage, et quelque chose en moi (sans doute mon sang de Noiraud) me poussait à vouloir lui sauter à la gorge, comme un animal acculé.
*Doucement, Sol, ne tombe pas dans son piège. Il n'attend que ça. Il ne fera qu'une bouchée de toi si tu songes seulement à lever la main sur lui. Sers-toi de ta tête et distrais-le. Si tu l'amuses assez, il t'épargnera peut-être.*
Je pris une profonde inspiration et relevai la tête. Feignant une assurance que j'étais loin de ressentir, je rétorquai :
- Je suis content de vous rencontrer enfin, Père. Qu'est-ce qui vous amène donc par ici ?
Les Elfes Noirs sont autant réputés pour leur intelligence que pour leur sournoiserie, mais celui-ci semblait clairement ne pas avoir toute sa raison. Je ne pouvais savoir s'il prenait vraiment ma réponse comme une allégeance implicite ou s'il la percevait pour ce qu'elle était : une manière de l'amadouer et de gagner du temps. Mais le dialogue était amorcé et je devais maintenant assumer le père que je venais de me choisir.
Par chance, sa (notre ?) première "victime" fut, justement, un imbécile de Noiraud, trop bête pour voir qu'il avait à faire à trop forte partie et s'incliner - ou fuir comme le lâche qu'il était. J'avais l'excuse d'être à Viscola, et de ne pas vouloir entacher ma réputation, en quelque sorte, excuse que "Papa" pouvait accepter. De même, lorsqu'il voulut une ville où exprimer sa rage, je choisis Har'andaar car je doutais qu'il puisse y avoir des innocents chez les elfes noirs.
Mais j'ai beau ne pas les aimer - mon père le premier - je ne me sens pas le coeur de les tuer de sang-froid. Qu'aurais-je fait s'il m'avait mis au pied du mur ? Devrais-je, si l'on peut dire, sacrifier les elfes noirs à mon apprentissage ? Si je suis contraint à prendre une décision de ce genre, il est sûr que ce sera eux qui paieront ce prix. Mais après ? Les nains ? Les gorthmogs ? Les elfes ? Les humains ?
Comme je regrette de gâcher ce beau nom de "Père" pour un fou criminel qui boit la haine comme si c'était du bon vin ! Comme je regrette de n'avoir jamais osé le donner à Jaal, qui l'avait amplement mérité ! Mais plus je rencontre ce Noiraud qui a revendiqué ma paternité, plus je suis convaincu qu'il est réellement mon géniteur. Quelques allusions à "ma putain de mère", notamment, laissent à penser qu'il en sait plus sur moi qu'il veut bien me le faire croire.
Le pire est que je ne peux pas m'empêcher de ressentir de la fierté à l'idée d'être son fils. Son comportement ne m'inspire, au mieux, que du mépris et j'ai conscience que nous sommes voués à nous combattre à un jour. Mais je joue avec l'idée que je puisse hériter d'une parcelle de sa puissance - et la retourner contre lui.
De son côté, lui a décidé de faire mon éducation, de me rendre "digne de sa haine"... afin que je sois un jour un adversaire qu'il aura plaisir à terrasser ! J'aimerais pouvoir profiter de ses enseignements sans y perdre la raison. Je ne veux pas devenir comme lui, une créature enragée, démente, barbare, une arme que j'ai toutes les peines du monde à braquer dans la bonne direction (ou dans la moins mauvaise) pour éviter qu'elle ne nuise au plus grand nombre. Mais c'est de lui que je tiens la majeure partie de mes connaissances sur les chevaux et le combat monté, et ce sont pour moi des choses difficiles à renier...
Je joue un jeu dangereux. J'ai l'impression de jongler avec des potions explosives. Le jour où l'une de ces fioles métaphoriques glissera de mes mains, elle emportera sûrement une partie de mon âme. La seule chose qui me console, c'est que je ne pense pas que j'aurais pu y échapper, à long terme. Mais j'ai bien peur que le prix du perdant soit la mort. Et la folie celui du vainqueur.
- Etrangement Familier - Catégorie fantasy - Lu 106 fois - Moyenne des votes : 7.00 (Nombre de vote : 2)
Petite nouvelle écrite pour un concours dont le sujet était "Il manque 45 min dans la vie du personnage principal. La journée commençait bien et alors qu’il vaquait à ses occupations habituelles, il regarde l’heure après un léger vertige. Il vient de s’écouler 45 min dont il n’a aucun souvenir. L’histoire doit être résolue en 24h à partir du moment où le personnage s’aperçoit qu'il a perdu ces fameuses 45 min". J'ai fait quatrième sur 9 ( :( ).
L'histoire est présentée ici dans sa version d'origine - j'en ai une plus travaillée, mais je ne sais plus ce que j'en ait fait :(
===============================================
J'ouvre un oeil, puis l'autre. Mon estomac me signale que l'heure de manger se rapproche. Bientôt, il faudra que je quitte ce matelas douillet et que je me manifeste, mais je sais hélas qu'il ne me sert à rien d'aller réclamer avant l'heure, elle est inflexible sur ce point. Je m'étire voluptueusement, baille, me lève et commence à faire ma toilette.
J'ouvre les yeux en sursaut. Je me sens crispé, tendu comme s'il y avait un orage. Je sursaute quand elle arrive, une assiette à la main. Elle me regarde d'un air amusé et me sert. Elle a mis les petits plats dans les grands, ce soir. Je me jette dessus comme un tigre sur sa proie, prenant à peine le temps de savourer. Ce n'est que quand mon appétit est enfin rassasié - quand il ne reste plus la moindre miette dans mon écuelle - que je me rends compte que quelque chose ne va pas. Elle est en avance.
Je la regarde d'un air interrogateur, mais elle m'ignore. Elle passe distraitement sa main sur ma tête, toujours souriante, va déposer l'assiette vide dans l'évier et retourne à ses fichus bouquins. Je m'installe dans un fauteuil et considère l'option habituelle de la sieste post-dînatoire. Mais le sommeil se refuse à moi. Il se passe quelque chose d'étrange, et impossible de mettre le nez dessus.
Je tends le cou et regarde autour de moi. La salle est comme à son habitude, étagères croulants sous les vieux livres le long des murs, cornues exhalant des vapeurs méphitiques et colorées sur l'établi du fond, et toujours ce matelas qui occupe la table centrale depuis quelques semaines.
Je me lève et m'en approche. J'ai une sensation de raideur, comme si j'avais dormi sur un sol trop froid et, bizarrement, j'ai cette étrange impression de ne pas être à ma place, un peu comme celle qu'on peut avoir quand on est en train de chiper un bout de viande dans la cuisine et qu'on sait qu'on peut être pris sur le fait à tout moment.
Je prends mon élan et bondis sur la table. Elle ne m'a pas vu, plongée qu'elle est dans ses chères études, et j'en suis soulagé car l'idée qu'elle ait pu me contempler dans une telle démonstration de maladresse me vexerait au plus haut point. L'odeur du matelas est étrange, à la fois familière et étrangère, mais impossible de déterminer en quoi.
De là où je suis, j'aperçois le bassin de l'horloge à eau et ses poissons qui me narguent, comme à leur habitude. Curieusement, le bac est à moitié plein, alors qu'il n'atteint ce niveau qu'après l'heure du repas. Mais elle était en avance, ce soir. Comment se fait-il que l'horloge le soit aussi ? Se pourrait-il que mon fidèle estomac m'ait trahi en se manifestant plus tard que d'ordinaire ? Serais-je souffrant ? Mais non, je ne me sens pas malade, juste... bizarre. Une bonne sieste me fera du bien. Je m'installe confortablement au milieu du matelas et laisse enfin le sommeil me gagner.
Mes rêves sont étranges. Pleins de lumières et de couleurs, mais assourdis et presque dénués d'odeurs. J'ai l'impression de flotter au-dessus du sol et de perdre l'équilibre en même temps. D'être plus grand. Et j'ai froid, comme si - quelle horreur ! - ma fourrure avait disparu. Je baisse les yeux dans l'espoir d'infirmer cette terrible hypothèse et j'aperçois non seulement une peau rosâtre et imberbe, mais des mains !
Je me réveille en sursaut, mon miaulement suraigu résonnant encore dans le laboratoire. Elle accourt aussitôt, et son visage est un masque d'inquiétude et de compassion. Je la laisse me prendre dans ses bras et me caresser jusqu'à ce que ma tension retombe. Mais lorsque je reprends enfin le contrôle de moi-même, c'est pour lui lancer un de ces regards de reproches dont nous autres félins avons le secret. Que m'a-t-elle fait, cette fois ?
Je me rappelle de quand elle m'a coloré en rose (mais c'était il y a bien longtemps), et aussi de lorsque j'ai bu ce liquide qui sentait si bon mais qui m'a fait cracher des souris pendant toute une après-midi. L'an dernier, elle s'est servie d'une incantation qui m'a fait atteindre la taille d'un mouton afin que je débarrasse son potager des hordes de lapins qui l'avaient envahi.
Elle retourne à son fauteuil, m'installe sur ses genoux et reprend sa lecture. Je tends le cou, curieux. Le dessin qui illustre la page représente un corbeau, une flèche grossière et un humain. La lecture n'est pas mon fort, mais j'arrive quand même à déchiffrer le titre du chapitre :
Transformation de Familier
Je me demande pendant combien de temps je vais lui demander de se faire pardonner.
Cette nuit, je vais rendre visite à Daniel. J'espère qu'il sera là. J'espère qu'il m'autorisera à le voir.
Je pars de mon appartement. Pas celui que j'occupe actuellement, dans lequel j'ai encore du mal à me sentir vraiment chez moi. Non, celui de mon enfance, qui n'existe plus aujourd'hui tellement il a été réaménagé, au point d'en être presque méconnaissable. Bizarrement, je démarre dans la cuisine, peut-être parce que c'est une des pièces les plus petites, au point qu'on ait du mal à y tenir à deux. Je me rappelle de chaque détail, le carrelage bleu ciel et blanc, les placards muraux débordants d'ustensiles, le lave-linge coincé à côté du vide-ordures, qui crache son eau de vidange grisâtre et parfumée dans le bac de l'évier.
Derrière moi est la sortie, et le premier barrage. L'ascenseur n'est pas intrinsèquement hostile, contrairement à ses pairs, mais si je le prends pour descendre je risque de me retrouver dans un hall d'hôtel et le chemin sera plus dur à reprendre. Et si jamais il monte, ce sera pire, les étages supérieurs sont de fragiles tours de verre où je pourrais me perdre pendant des heures - sans parler du vertige et des risques de chute.
Escaliers, donc. Pas de risque de les prendre vers le haut, au pire ils rétrécissent et mènent droit dans un mur. Descendre reste quand même dangereux. Si on ne trouve pas de rez-de-chaussée, les profondeurs des caves cachent bon nombre de saloperies chtoniennes - dignes d'un roman de Lovecraft - et quelques momies et autres horreurs tout droit sorties de Diablo II. Il y a quand même un passage qui mène vers les sous-sols pleins de toiles d'araignées de vieilles maisons de campagne, mais là encore, le bon chemin serait plus dur à retrouver.
Je suis dans la rue, enfin. C'est une chaude nuit de mai, qui sent bon les vacances à venir et la fin des examens. Le meilleur moment de la vie étudiante : quand il n'y a plus de cours mais que personne n'est encore rentré dans sa famille. Les marronniers étendent leurs branches au-dessus du canal, et la lueur des lampadaires est douce derrière leurs feuilles. J'avance sur le trottoir, qui devient petit à petit chemin de halage. Je sais quelle est l'étape suivante, une des plus faciles avec celle-ci.
Le marché flottant vient lui aussi d'un jeu vidéo (Heroes of Might & Magic 4, si je ne me trompe). Les tentes montées sur des barques de roseaux tressés offrent mille marchandises étranges sous la lumière de lampions oranges et roses. Plus je m'avance parmi elles, plus les denrées proposées deviennent curieuses, et potentiellement dangereuses : ici, on parle de magie véritable, pas celle à l'eau de rose des contes de fées. J'ai maintenant de nouveau mis pied à terre. La foule m'entoure à présent, de plus en plus dense, et tout aussi bizarre que les étals entre lesquels je me faufile. En même temps, ils sont tout à fait à leur place ici, dans le Londres d'En-Dessous.
Le danger est sérieux ici aussi. D'une part parce que c'est une question de chance (ou plutôt de malchance). Si jamais je me fais alpaguer par un marchand ou même un badaud, ça va changer le cours de l'histoire et c'est fichu pour la suite. D'autre part parce que si je quitte le marché dans la mauvaise direction, je vais avoir le droit aux Rats et je vais finir ma nuit à cavaler dans le noir à jouer les garçons de courses.
Mais je persévère et au bout d'un moment les échoppes sont font plus rares, la foule se disperse, et je me trouve dans ce que sais être les sous-sols d'un musée. Les hautes voûtes viennent effectivement du Louvre, tout comme les quelques statues, mais les murs et les colonnades sont originaires d'un voyage en Croatie, il y a quelques années.
Enfin, je trouve la porte, elle n'est pas loin. Une simple arche gardée par trois sculptures : à gauche le griffon, au-dessus le dragon, à droite celui qu'on appelle hippogriffe mais que je ne peux que nommer pégase (trop de D&D, certainement). Je les regarde. Ils me regardent. "Je souhaite entrer", leur dis-je. Ils ne me répondent pas, mais me suivent des yeux lorsque je franchis le seuil.
Et là, franchement, je suis perdue. Passé cette porte (que je sais avoir disparu à peine suis-je entrée), ce n'est plus moi qui définis le chemin. Je ne vois qu'un mélange tourbillonnant de nuit étoilée et de vitraux aux couleurs pastel. Parfois j'entrevois le coin d'une étagère débordante de livres et j'entends le croassement d'un corbeau. J'appelle à l'aide (poliment, pas comme quelqu'un qui panique. Je suis peut-être une intruse ici, mais c'est une raison de plus pour garder de bonnes manières). Je suis quand même embarrassée d'avoir réussi à faire tout ce chemin pour me retrouver plantée là, incapable d'avancer.
J'appelle Daniel. J'essaie d'apercevoir sa silhouette blanche dans toute cette obscurité, mais en vain. Tout au plus aperçois-je la forme sombre du fantôme de son prédécesseur, au loin, marchand sur la plage. Qui se fond dans cette peinture aperçue dans un escalier de la bibliothèque de la Sorbonne.
Je crois que c'est fichu.
Dans quelques minutes, sans doute - quoi que la notion de temps puisse signifier ici - la sonnerie du réveil va me rappeler à mon quotidien. Une journée normale, pleine de préoccupations sérieuses et pragmatiques. Avec son quota de joies et de contrariétés, certainement.
Mais le soir venu, je reprendrai ma quête, je construirai un nouveau chemin - je tâcherai de ne pas me faire avoir par les labyrinthes du palais - et je rentrai visite à Daniel.
J'espère qu'il sera là.
J'espère qu'il m'autorisera à le voir.
- Enfer - Catégorie horreur - Lu 133 fois - Moyenne des votes : 6.00 (Nombre de vote : 1)
Tu ouvres les yeux, mais tu ne vois que du noir. Tu attends quelques instants que ta vue s'adapte à l'obscurité, mais en vain. Il fait noir comme au plus profond d'un puits, un noir où tu perds toute notion de profondeur, un noir d'aveugle.
Tu tentes d'appeler, mais ta gorge est nouée, serrée au point qu'aucun murmure ne franchit tes lèvres. Tu tends l'oreille, mais aucun son ne te parvient, pas même le bruit de ta propre respiration.
Tu tentes de bouger, mais ton corps est comme paralysé. Tu ne sens pas d'entraves, juste que tes membres refusent de t'obéir, malgré ta concentration et ta volonté. Tu crois sentir une vague impression de pesanteur, comme si tu étais en position allongée, mais aucun contact, aucune idée de sur quoi tu reposes.
Tu te demandes où tu es, ce que tu fais ici (où que "ici" puisse être), ce qui a bien pu t'arriver. Tu n'as cependant aucune réponse. Tu te rappelles le cadre familier de ton foyer, peut-être le visage et le nom de tes proches, le lit qui t'accueille fidèlement tous les soirs, mais ces souvenirs sont brumeux, comme s'ils dataient d'un certain temps. Tu as beau te retourner l'esprit dans tous les sens, tu n'arrives pas à te remémorer quoi que ce soit de plus net - ou de plus récent.
Tu espères un contact, un bruit, une lumière...
Tu patientes...
Tu commence à compter : un, deux, trois..., à convertir les soixantaines en minutes et les minutes en heures, sauf que tu t'arrêtes avant la première demi-heure, avec la conviction désespérée que ça ne te mène à rien. Et tu n'as aucune certitude quant à la justesse de tes calculs.
Tu ne vois rien d'autre à faire qu'attendre, alors tu attends.
Et puis au bout d'un moment, les souvenirs commencent à refluer. En commençant par la fin. Ta fin.
L'arbre qui semble foncer sur toi, avec cette certitude inexorable que tu ne va pas pouvoir l'éviter. La violence de l'impact. Et la sensation de tiédeur sur l'arrière de ton crâne, alors que tu réalises que ta propre cervelle te dégouline dans le cou. Et le visage incrédule de ton amour, sur le siège passager, deux yeux superbes que contournent lentement les ruisseaux de sang qui s'écoulent de son front.
Tu tentes de chasser de ta mémoire cette vision douloureuse.
Tu te rappelles à présent de la mort de ton père, il y a trois mois. Sa peau cireuse et tachetée, sa respiration hésitante - ses râles - et son regard déjà vitreux qui ne te voit pas. Et ta honte alors que tu comptes et que tu te demandes si cette inspiration sera la dernière, et que tu as hâte que tout ça soit fini, tout en souffrant déjà de son absence.
Ton esprit repart en arrière. D'autres hontes, d'autres échecs, d'autres pertes. Ton patron qui t'a viré pour avoir surfé sur Internet au boulot. Les humiliations du bizutage à ton arrivée à la fac. Ton quatorzième anniversaire, où aucun de tes invités n'est venu. La fois où tu as fait pipi au lit chez ta grand-mère, l'année de tes huit ans. La fessée mémorable que tu as reçue pour avoir volé des bonbons à l'épicerie du village, à quatre ans à peine.
Tu cherches désespérément un souvenir agréable auquel te raccrocher, mais en vain : chaque vision d'un passé heureux se mue rapidement en rappel d'un désastre à plus ou moins grande échelle. Ta vie n'a-t'elle été que cela ? Non, te dis-tu, mais toutes tes preuves se fanent comme des fleurs abandonnées. Tu en viens presque à regretter le néant et l'ignorance qui étaient les tiens quelques minutes (heures ? jours ?) plus tôt.
Tu en viens à appeler ce néant de toutes tes forces, de toute ton âme. Tu voudrais pouvoir pleurer, hurler...
Mais tu ne peux pas. Tu n'as que toi et ton esprit qui te torture.
- Un arc en mallorn... 1/2 - Catégorie Fantasy - Lu 532 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
(J'ai écrit cette nouvelle il y a cinq ans, dans le cadre d'un concours : il fallait raconter comment un personnage acquerrait un arc en mallorn. Cette histoire se déroule donc dans le monde du "Seigneur des anneaux", quelques années avant les évènements racontés dans le livre éponyme. Et non, je n'ai pas gagné ^^)
Pour information, en Sindarin "Rhîwenloth" signifie "Fleur d'hiver" et "Brethil", bouleau.
Toute la nuit, les cris, les grognements, les rires gras, avaient résonné dans sa tête, comme c'était presque toujours le cas depuis son retour du pays de Dun. Cette fois-ci, ce n'était pas une flèche qui transperçait son mollet mais les crocs d'un Orque, les babines dégoulinantes de sang. Puis la tête était devenue celle de Carmodàn et il s'était encore réveillé en sueur, étouffant d'instinct ses cris dans une poignée de draps.
Comme toujours, il resta assis sur son lit, tendant l'oreille vers les bruits calmes de la forêt proche, cherchant à se rassurer : tout est tranquille, tout est normal, personne ne menace le hameau. Mais cette fois-ci, la rumeur venue des bois ne lui fut d'aucun secours. Il lui semblait percevoir les échos du métal frappant le métal. Et des cris, encore.
Brethil se leva péniblement, clopina jusqu'à la fenêtre et regarda par un interstice entre les volets. La nuit était encore là, mais déjà les étoiles pâlissaient. Dans une demi-heure tout au plus, ce serait l'aube. Il fallait qu'il en ait le coeur net. Il s'habilla en silence - pas besoin de réveiller tout le village pour ce qui n'était probablement qu'une autre de ses divagations - empoigna sa canne, et sortit de la petite maison qui était son foyer depuis deux ans.
Une fois dehors, il prit le chemin de l'étable et sella le cheval du charpentier, après avoir griffonné un mot d'explication. Son patron ne lui en tiendrait pas rigueur, et puis il reviendrait sûrement avant midi, sans doute avec quelques belles pièces de bois.
Lorsqu'il quitta le hameau, cependant, il lui sembla que la nuit avait retrouvé son calme coutumier - si tant était qu'il eût été troublé. Les premiers gazouillis des oiseaux saluant l'aube l'escortèrent le long du sentier alors qu'il s'enfonçait dans les bois. Bercé par le pas tranquille du vieux hongre, il inspira à plein poumons l'air parfumé de la forêt et sentit la sérénité lui revenir.
Mais tout d'un coup, des effluves âcres et métalliques lui sautèrent à la gorge, une puanteur qu'il ne connaissait que trop bien. Sa monture broncha mais il ne vit rien. Néanmoins, au pépiement des passereaux se mêlait à présent le croassement des corbeaux. Il sentit comme une main glaciale lui étreindre le coeur : la mort était passée par là. Néanmoins, il poussa son cheval dans la direction du carnage, et lorsque l'odeur fut trop forte, il l'attacha solidement à un tronc avant de boitiller en direction des corps.
La clairière était jonchée de cadavres, à la grande joie des corbeaux. Une trentaine de Gobelins, une dizaine d'Hommes. Comme dans ses rêves - comme dans ses souvenirs - il semblait que les Orques avaient eu le dessus. Hébété, il fit quelques pas au milieu du champ de bataille, trébucha, et se retrouva à genoux dans la boue gorgée de sang, les bras serrés contre sa poitrine, secoué de sanglots.
Lorsqu'il releva enfin la tête, son regard fut attiré par quelque chose qui luisait sous un rayon de soleil. Il se remit péniblement debout et fit quelques pas dans la direction de l'objet. Jamais il n'avait vu un arc aussi beau, et c'était d'autant plus horrible que le bois argenté et gravé de runes d'or était à présent maculé de sang noirâtre. Il tendit une main hésitante vers l'arme, fasciné, et réprima un hoquet de surprise lorsque le poing de son propriétaire se resserra pour contrer son effort.
Un survivant ?
Une survivante, en l'occurrence. Une Elfe aux cheveux d'or - à présent salis de boue rougeâtre - à la peau de neige et au regard d'émeraude. Son oeil gauche était injecté de sang au point de n'en plus voir le blanc et son armure de fines mailles d'airain avait été déchirée par l'épée de l'Orque qui lui avait transpercé l'abdomen. Le Gobelin n'avait pas pu profiter bien longtemps de sa victoire, au vu de la terrible blessure qui lui avait percé le flanc, dernière vengeance d'un allié de l'archère. Ils gisaient donc ainsi l'un sur l'autre, dans une étreinte grotesque et contre-nature, et elle attendait à présent la mort dans un brouillard de fièvre et de douleur.
Lorsque Brethil, prenant appui sur sa bonne jambe, souleva le corps de l'Orque pour la dégager, elle gémit et bredouilla quelques mots qu'il ne reconnut pas.
- Du calme, tout va bien, je vais vous aider, dit-il dans un sindarin hésitant.
L'expression de l'elfe se fit dubitative, mais elle se tut et sembla le sonder du regard. Gêné, il baissa les yeux, et en profita pour regarder autour de lui. Rien d'autre de vivant ici, à part les corbeaux festoyant et son cheval à quelques pas de la clairière. Même si l'archère ne paraissait pas bien lourde, sa jambe mutilée l'empêcherait de la porter jusqu'à l'animal. Il faudrait donc le faire venir jusqu'ici... Il y avait bien la solution de rentrer au village au triple galop pour chercher du secours, mais pourrait-elle patienter jusque-là ? Sans compter que personne là-bas n'avait de vrais talents de guérisseur. Et lui avait toujours dans ses fontes un peu d'onguent et de quoi soigner les petites blessures qui peuvent affecter un bûcheron au travail.
- Je reviens, lui dit-il avant de s'élancer de son pas le plus rapide vers sa monture.
Le vieux hongre n'avait pas la moindre envie de traverser le champ de bataille, mais lorsque Brethil lui attacha son foulard sur les naseaux - masquant ainsi une partie de la puanteur du charnier - il accepta avec réticence de se laisser guider. Quelques minutes après, le jeune homme était de retour et, armé de sa trousse de soins rudimentaire, il entreprit de soigner la survivante.
- Un arc en mallorn... 2/2 - Catégorie fantasy - Lu 375 fois - Moyenne des votes : 0.00 (Nombre de vote : 0)
Suite et fin
Ce fut tout sauf aisé. D'abord, il fallut retirer l'épée de l'Orque, et le cri qu'elle ne put retenir lui glaça le sang. Néanmoins, la lame ne s'était pas enfoncée sur toute sa longueur, comme il l'avait cru : le bel arc au bois d'argent, qu'elle avait dû ramener vers elle d'instinct, s'était pris dans une encoche de l'arme et l'avait empêchée de pénétrer complètement. Dès que la blessure fut rouverte, il pressa dessus ses bandages imbibés d'onguent en les maintenant avec des lambeaux de sa propre chemise.
Il avait craint que l'Elfe ne s'évanouisse pendant l'opération - ou pire, lui murmurait son esprit - mais à son grand étonnement, elle tint bon, les mâchoires serrées, contenant un gémissement lorsqu'il fallut la relever afin de la hisser sur le cheval.
- Tenez bon, ma dame, je vais vous amener au village.
- Mon... arc... murmura-t'elle comme si ces simples mots demandaient un effort insoutenable.
- Je le tiens, dit-il en ramassant l'arme - ou plutôt ce qu'il en restait, car le coup qu'elle avait paré lui avait valu une belle entaille, et le jeune homme doutait que ce fût réparable.
L'Elfe ne répondit rien, mais Brethil crut voir ses traits magnifiques se détendre un peu. Il guida le hongre vers une vieille souche afin de pouvoir monter en croupe et maintenir sa passagère, et ils se mirent en route.
Le voyage fut éprouvant, bien que calme et sans heurt. Plusieurs fois, il crut qu'elle avait cessé de vivre - elle s'était, de toute façon, évanouie au bout de quelques minutes - mais il avait senti les battements de son coeur lorsqu'il avait osé lui effleurer la gorge afin de s'en assurer.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin, ce fut évidemment la stupéfaction. On envoya aussitôt quérir la rebouteuse du village voisin - à une journée de cheval - tandis que les femmes s'affairaient pour trouver baumes, onguents et bandages et les hommes prenaient le chemin des bois pour donner une sépulture décente aux victimes des Orques. Brethil fit installer la blessée chez lui et la veilla nuit et jour jusqu'à l'arrivée de la guérisseuse, le lendemain soir.
Si les soins prodigués avaient l'air assez efficaces pour maintenir l'elfe en vie, il apparut rapidement que cela ne suffirait pas à la guérir. Sa fièvre ne voulait pas tomber et les quelques phrases qu'elle pouvait prononcer dans ses périodes d'éveil - toujours dans sa langue natale, car elle n'avait sans doute pas la force de s'exprimer autrement - n'avaient aucun sens. Elle semblait toujours hantée par le combat qui l'avait vaincue, et ne paraissait retrouver la paix que lorsque sa main se posait sur son arme.
A défaut de pouvoir faire autre chose qu'aider la guérisseuse à refaire les bandages et administrer divers remèdes à la blessée, Brethil avait fait de son mieux pour rendre sa splendeur à l'arc. La moindre souillure avait été méticuleusement lavée, la corde nettoyée et retendue, les runes et les ornements astiqués jusqu'à ce qu'ils brillent. Seule restait cette terrible entaille, à un pouce de la poignée, qui avait sans doute évité à sa propriétaire de mourir sur le coup. Qui était sans doute la cause de sa longue agonie, ici dans ce hameau reculé, loin des siens, entourée d'étrangers.
Mais le soir du septième jour, alors que le jeune homme s'apprêtait à prendre la relève au chevet de la malade, on frappa à la porte. Trois hautes silhouettes se découpaient sur le fond noir de la nuit. Trois elfes aux cheveux d'or et à l'air sévère.
- Où est-elle ? demanda le premier dans la langue commune.
Brethil les amena jusqu'au lit où reposait la blessée. L'elfe fit signe à ses deux camarades, qui soulevèrent l'archère avec un soin infini et l'emmenèrent à l'extérieur. Puis il prit possession de ses affaires, rassemblées avec soin par le jeune Dúnadan, et sortit à la suite de ses compagnons.
Là les attendaient trois montures magnifiques qu'ils enfourchèrent avec grâce après que l'un d'eux eût installé devant lui leur compagne blessée.
- S'il vous plaît, demanda enfin Brethil alors que les cavaliers s'apprêtaient à disparaître. Quel est son nom ?
- Elle se nomme Rhîwenloth, répondit le premier elfe.
Et ils s'enfoncèrent dans l'obscurité.
* * *
Deux mois avaient passé, et il n'avait pu que confier au vent son espoir que les Valar assurent le rétablissement de la rescapée. Son regard se faisait toujours mélancolique lorsqu'il approchait de la clairière où il l'avait trouvée - où ne subsistait plus guère de trace de l'horrible combat. La femme du charpentier le disait amoureux, mais un homme peut-il être amoureux d'une fleur ou d'une étoile ?
Ce soir-là, lorsqu'il rentra chez lui après une dure journée d'élagages, il eut la surprise de trouver un visiteur devant sa porte. C'était l'elfe qui avait mené ceux qui étaient venus chercher la Fleur d'Hiver. Ils se regardèrent, puis le jeune homme osa enfin parler.
- Comment va-t'elle ? murmura-t'il.
- Elle a guéri, répondit l'autre. Mais elle gardera toute sa vie les marques de ses blessures. Bientôt, elle et moi partirons pour l'Ouest - car elle est mon épouse et jamais je ne la quitterai - mais avant cela, elle souhaitait que je vous remette ceci.
Il ôta de son paquetage une grande forme enveloppée de fine toile grise et la lui tendit. Lorsque Brethil la déballa, il découvrit cet arc qu'il ne connaissait que trop bien, au bois d'argent gravé de runes. Mais là où l'épée de l'Orque avait endommagé l'arme se trouvait à présent une bague d'or sertie, gravée d'un bouleau, et il ne douta pas que la réparation fut aussi solide que si l'objet sortait tout juste de l'atelier.
- Merci, bredouilla-t'il, émerveillé.
- Je le lui avais offert lors de nos fiançailles. Le bois des mellyrn de la Lórien est solide, mais sans votre aide, il n'aurait suffit à la sauver. Qu'il vous défende comme il l'a défendue.
L'elfe le salua et disparut dans les ombres nocturnes.
Jamais plus il ne le revit.