
Assise à un café, d’effrayantes pensées que je ne peux oublier, déferlent en vrac dans mes souvenirs. Ma cigarette à la main, je me rappelle avec forte émotion les champs de cannes, la case du maître… Ce Monsieur Léon, ce grand monsieur… Grand à mes yeux et à ceux de tous les autres esclaves. Je me souviens encore chaque coup de fouet que l’on m’a donné. De nombreuses lois. Une seule règle déchue, celle d’avoir aimé. Avoir chéri l’être défendu, le contraire du noir, son supérieur. Etre rentrée dans sa demeure, quelques heures avoir eu le rôle pour une fois de maîtresse. Puis on m’a emmené, j’ai avoué et il a avoué, tout deux salis de notre côté. Lui rejeté par l’aristocratie de l’époque, moi par ma famille. Sa femme l’a quitté et en a épousée un encore plus riche. Alors nous deux sommes restés ensemble. Tout d’abord en nous cachant à la vue des autres puis en ayant assez de vivre dans de pareilles conditions, nous avons décidé de retourner dans les quartiers, les beaux quartiers où nous n’allions jamais. Nous avons refait surface du côté luxueux et doré du peuple. Toujours ensemble, à deux, main dans la main. Certains en restaient violement choqué, d’autres tout autant retournés ne disaient rien. Une famille blanche très riche, elle, nous a pris sous son aile. Nous a aidé à monter encore plus haut; nous avons même côtoyé l’empereur. Seulement un jour, Marc m’a quitté, il aimait les femmes et il était fait pour ce monde grotesque qui n’est fait qu’en dorure artificielle. Malgré cela, j’ai continué à fréquenter les De Gay, cette famille noble, ils sont devenus mes seuls amis. Ils m’épaulaient pourtant je me sentais terriblement seule. Je n’avais plus de famille, plus de mari et n‘avait jamais eu d‘enfant. Je décidai de me poser quelques années, faire un point sur mon parcours. Ma vie avait changé seulement elle n’avait évolué que pour moi et non pour les nombreux esclaves qui eux se battaient encore pour être libres. Je choisis avec l’aide de ma place sociale dans la bourgeoisie que m’offrait le fait d’être l’ex-femme de M. Longchamp Marc, de créer une association et de combattre l’esclavage. Je mis tout mon cœur à cette lutte acharnée. Faisant des allers-retours entre la Guadeloupe, mon île natale, et la métropole. Une autre femme se joignit à moi Blandine Rocher, artiste peintre qui choqua avec ses œuvres mettant en scène esclaves et maître. Nous sillonnions l’Europe, dénonçant sur les places publiques et aux portes des palais la pratique esclavagiste. En 1848, nous avions gagné le combat mais ce n’avait pas été de tout repos. Enfin, quand je repense à Marc, aux De Gay et à Blandine… Quand je prends le temps de me souvenir de tout cela, mon cœur se serre et je prends enfin conscience de l’ampleur des choses. Nous naissons enfants, aveugles, des paillettes dans les yeux puis nous grandissons et le charme s’estompe.
Nouvelle modifiée le 01/02/2010 à 19:37:30
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