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Aube I-007 - Genre : historique - Lue(s) 235 fois - Ajouter à mes favoris

Les ombres, nettes, noires, se dessinaient sous les chevaux. Les ventres, vides depuis la veille au soir, réclamaient, à force gargouillis, leur pitance. Un bon repas, un brin de repos, s'imposaient. Un peu plus loin se dressait un chêne solitaire. Énorme, élevé, il surmontait, orgueilleux, la steppe. Il ferait un havre parfait. Le prêtre le plus sage de l’expédition surenchérit. Cet arbre si opportun avait été, des générations durant, une divinité tutélaire. Il ne s’avançait guère. Le colosse ligneux, en majesté et en âge, avait tout d’un géant protecteur de la plaine. Quoi d'étonnant qu’il eût inspiré un culte à tous ceux aventurés dans ces parages !
À mesure de leur approche, il leur apparaissait de plus en plus le point de halte idéal, planté à dessein pour leur repos et leur agrément. Comme maint voyageur avant eux, empreints du même sentiment et de la même surprise, ils admiraient sa fière couronne de rameaux à l’abondant feuillage, loin au-dessus du sol. Des branches mortes, massives, la surplombaient, tendant vers le ciel leurs membres secs à l'écorce d’un morbide gris noir. Certaines étaient brisées à mi-hauteur et calcinées. C’était le tribut exigé par la foudre pour lui conférer son caractère sacré. Bien loin de détruire la gigantesque essence, il n’avait qu’ajouté à sa puissance. Avec son sommet chauve et sa couronne de ramures fournies, il évoquait la tête d’un vieux sage, porteur d’ancestraux et incroyables secrets.
Kleworegs, et tous ceux à portée d’oreille du prêtre, en eurent en arrivant la confirmation. Une niche creusée de main d’homme dans son tronc à l’écorce craquelée attestait qu’on lui avait, de toute antiquité, réservé un culte et offert sacrifices et oblations. À son tour, il l’honorerait et le remercierait de l’hospitalité de son ombre et de sa fraîcheur. Il prit son outre à demi remplie d’hydromel. Il en versa une bonne gorgée au pied du colosse.
Une telle libation était, d'ordinaire, de la fonction et du privilège du premier prêtre. Il n’en avait pas tenu compte. L'orant ne s’en formaliserait pas. Il était tout à admirer le géant, si loin de sa zone de prédilection. Il ne s'en rassasiait pas. Ce chêne était un prodige de la nature et une bénédiction pour le voyageur : balise remettant sur le bon chemin l’homme fourvoyé, abri à l’ombre accueillante protégeant du soleil ardent du midi ou de la pluie battante, halte bienvenue où l’on pouvait, dans une pénombre fraîche et lénifiante, se reposer et manger le temps que les éléments déchaînés retournent à leurs entraves ou que l’œil du ciel cesse de briller à vouloir embraser la terre.
Tous, les captifs les premiers, s’assirent au pied. À peine installés, on leur délia les mains afin qu’ils prennent leur pitance. Deux des leurs leur préparèrent un brouet d'orge, d’aspect peu engageant. Les guerriers prétendaient qu’ils aimeraient mieux mourir de faim que le humer. Leurs prises s’en trouvaient pourtant fort bien.
Négligeant cette provende de bétail, ils se jetèrent avec voracité sur la venaison séchée, leur ordinaire. Découpée, pour une meilleure conservation, en minces et longues lanières, cette chair d’un rouge presque brun dégageait un fumet à mettre en appétit les plus difficiles. La ration pour la halte disparut en un clin d’œil.
Repus, ils se tapèrent sur le ventre. Séchée avec amour au soleil ou au-dessus des braises, cette viande était leur délice. Ils en payaient le prix. Leur peau, comme celle des forgerons qui mettaient un point d’honneur à se nourrir des mêmes mets, avec encore plus de voracité, avait, sous le hâle, l’aspect malsain et rosâtre de celle du pourceau gavé. Aussitôt leur chère engloutie, ils furent pris de torpeur. Une grande partie s’allongea en vue d’une bonne sieste. Elle favoriserait leur difficile digestion peuplée, troublée, de rots, d’épaisses flatulences, de gargouillis à réveiller un mort. Les forgerons n’oublièrent pas, malgré leur somnolence, d’entraver les poignets des captifs. Ils partirent s’étendre. Aux quelques guerriers encore debout d’assurer leur garde ! Aucun, pourtant, ne manifestait la plus légère velléité de fuite.
Kleworegs – le chef doit mépriser les faiblesses humaines – et le prêtre principal – il avait juste grignoté – n’avaient pas cédé au sommeil. Ils s’étaient adossés au massif tronc craquelé. Kleworegs caressait avec volupté la rude écorce. C’était la peau d’un très vieux guerrier, marquée et griffée par les intempéries comme celle du héros l’a été par les furieuses, mais vaines, attaques des hommes. Le jour viendrait où, pour célébrer son grand âge et sa vaillance, il serait lui aussi comparé au chêne que nulle force, hors la foudre divine, ne peut abattre. Le prêtre remuait dans sa tête un obscur point de théologie. Tous deux vinrent en même temps au bout de leurs pensées. Le porteur de lin toussota.
– Alors, Kleworeg e, satisfait de ta campagne contre les Muets ?
– Plutôt ! C’est ma meilleure depuis que je guerroie... Ne me dis pas que tu as vu plus beau butin de ta vie !
– Certes non ! Et comment les as-tu trouvés ? Il m'a semblé... Remarque, ce que j’en dis, je ne suis pas guerrier... qu’ils se sont bien battus, cette année. Je suis même étonné que nous ayons eu aussi peu de pertes. Nous étions dans la main des dieux !
– Pas plus que de coutume. Ils ne savent pas se battre. Ils ne sont bons qu’à piller des villages sans défense et à attaquer de loin, à la flèche... Comme si c’était une arme de guerrier ! Avec, même une femme ou un enfant à peine sevré peut tuer un héros. À force, la guerre sera impossible... Ces armes de jet, c’est une idée de lâche !
– Alors, je comprends qu’ils les préfèrent par-dessus tout, et fuient ou se rendent toujours au moment du corps à corps. Ils ne savent pas se servir des armes des hommes. Il n’y a pas que ça. Il faut s’enfoncer de plus en plus profond dans leurs terres pour en capturer... Leurs terres ! ... plutôt leurs anciennes pâtures. Elles diminuent de plus en plus, à notre profit. Il n’y a pas si longtemps, notre koimos était un de leurs camps. Ils en menaient leurs raids. Maintenant, c’est nous qui les pourchassons, jusqu’à une lune et plus... Oui, ce sont des couards... Mais ne méconnais pas l’aide des dieux ! N’aie garde d’oublier qu’ils nous ont favorisés !
– Oui, oui ! (« Quelle plaie de devoir cent fois répéter la même rengaine... dans le vide, ou à ses dépens. Le sourire du prêtre était éloquent. » ) C’est bien, très bien, d’avoir réussi à les repousser si loin. Dire qu’au temps du père de mon père, ils occupaient notre koimos. Bhagos, tout borgne qu’il soit, a reconnu cette injustice. Il a vu que nous avions le bon droit avec nous. Il a mis, dans notre cœur et notre sang, la volonté et le courage de les chasser de ces terres, notre héritage. Cela a été excellent. Elles sont nobles. Qu'y feraient ces Muets, gens immondes ?
– Ça, pour être immondes... Tout ce que nous en savons le prouve.
– Prêtre, toi qui sais tant de choses, tu en connais beaucoup plus que moi sur eux. Raconte, ça nous occupera le temps que les guerriers se reposent et digèrent.

Les rares guerriers éveillés, hormis les sentinelles et les gardiens affectés à l’inutile, mais routinière surveillance des captifs, se rapprochèrent. Ils avaient saisi le sujet de la conversation. Ils adoraient les histoires de Muets, toujours ridicules ou odieux dans les récits de leurs us et mœurs. Les veilleurs, frustrés d’une moisson d’anecdotes au prétexte d’une mission sans objet, pestèrent tout leur saoul. Il promit de tout leur répéter. Ils auraient l’essentiel du récit.
Ils se calmèrent. Ils reprirent, boudeurs, leur morne garde. Cette formalité, inutile, leur faisait rater la primeur d'anecdotes croustillantes ! ... C’était leur devoir. Les novices se tenaient en faction, même lorsque on ne redoutait aucune attaque. On le leur imposait pour les endurcir. Elle les habituait à une discipline nécessaire, contraire à leur tendance profonde. Supportable en temps de combats ou de danger, elle était ici oiseuse à l’extrême. Ils n’avaient rien à surveiller, pas même les oiseaux. Ceux qui nichaient là, à peine dérangés, n’avaient pas daigné s’envoler à leur approche. Ils étaient restés dans les frondaisons ou voletaient au-dessus, loin de leur regard... À moins qu’il n’y en eût aucun. Pressentant un proche hiver de glace, ils étaient déjà partis vers le midi.
Les sentinelles se morfondaient. Leur tâche s'en ressentait. Le prêtre se lança :
– Amis, roi et guerriers qui m’écoutez, voilà ce que je sais des Muets : Ils vivent du côté du soleil levant, et leur domaine s’y étend sur des jours et des jours. Nous devons nous en réjouir. Cela signifie des années de raids et de gloire. Vous les avez vus, et sentis, de près au combat. Ils s’habillent de peaux de rats. Savez-vous le plus beau ? Eh bien, croyez-moi si vous voulez, tant vous allez trouver cela étrange et honteux, après les avoir pelés pour se vêtir de leur fourrure, ils les mangent ! Eh oui ! C’est même leur mets favori, avec les bièvres et les serpents.
– Ils mangent les bièvres ? Tu es sûr ? Mais ce sont encore de pires monstres qu’on le dit !
Il y eut quelques sourires. Le guerrier qui venait d’exploser s’appelait Bhebhrousbhrater, frère du bièvre. Il n’y avait là aucune moquerie à son encontre. Ils s’étaient fait le pari que cette histoire le ferait bondir, et se réjouissaient d’avoir eu raison.
Le prêtre le regarda. L’interrompre pour une telle broutille ! Il prit un ton presque badin.
– Oh, ça, c’est le moindre de leurs défauts, une peccadille, un détail !
Il redevint sérieux.
– Mais on ne saurait écouter la plupart de leurs horreurs sans frémir. Tout ce qui est mauvais dans le monde, il faut qu’ils l’inventent. Tenez, même pour les mots les plus purs et les plus sacrés : ciel, vérité, courage, ils font un bruit malsonnant qui casse les oreilles. L’on sent bien qu’il signifie en réalité le contraire de ce qu’il est censé exprimer. Rien qu’à ce signe – il en est cent autres pires – nous voyons qu’ils ont commerce avec les démons, s’ils n’en sont pas eux-mêmes. Un humain parle comme les hommes, non ? ... D’autre part, c’est rien de le dire, vous ne sauriez imaginer leurs mœurs abjectes...
Un « Ah ! » de satisfaction s’éleva. L'attention redoubla.
– Figurez-vous, vous aurez peine à me croire, mais c’est vrai, qu’ils sont si proches du bétail qu’ils s’accouplent avec lui. Comme je vous le dis ! ... Cela ne les empêche pas de le manger ensuite. Dommage qu’ils n’aillent au bout de leur vice et ne se dévorent entre eux. Ce ne serait pas si étonnant. Ils ont presque tout de l’animal. Regardez le visage de leurs guerriers, même de certaines sorcières. Leurs marques et cicatrices sur la face et le corps leur donnent l’allure des bêtes les plus répugnantes... Je ne sais trop ce qu’ils s’imaginent en se rendant encore plus laids que la nature ne les a faits. Sont-ils assez naïfs pour croire que nous serons paralysés de peur devant leur apparence monstrueuse, dont même nos bébés riraient ? Plus subtils, pensent-ils que, face aux multiples balafres qui les couturent, nous penserons qu’ils ont livré mille combats atroces avec succès, puisqu’ils sont encore libres et vivants ? Je l’ignore.
Il reprenait son souffle. Kleworegs en profita.
– Ils ont l’esprit des bêtes, pour croire ça ! Le bon guerrier n’a que peu de blessures, sinon aucune... Ses ennemis sont morts longtemps avant d’avoir pu même l’effleurer.
– Ce sont des bêtes, c’est tout !
Un des prêtres subalternes intervint.
– N’exagérons pas. Qui méprise l’ennemi le sous-estime. Il peut avoir de mauvaises surprises. Continuons à haïr leurs vices, mais méfions-nous toujours de leurs possibles sursauts de vaillance. Après tout, même des bêtes immondes, acculées, ont tué des héros. Sachons, nous qui avons le devoir de parler vrai, leur reconnaître leur seule vertu. Ils sont hospitaliers envers quiconque, voyageur isolé, parcourt leur pays sans esprit hostile.
– Tu es bien sûr ? Pourquoi pas, au fond. Cela justifierait que les dieux leur aient donné une vague forme humaine.
– Leur pays, tu me fais rire, va ! Avec ce que nous leur en prenons, ils ne pourront vite plus accueillir grand monde. À qui il manque une patte... s’il se tient sur sa pointe !
– C’est bien possible. Un voyageur me l'a confirmé... Je n’irais pas me balader chez eux pour autant !
– On ne t’en demande pas tant ! Et s’ils te croient un espion, il n’y aura pas d’hospitalité qui tienne. Je suis d’accord avec le petit prêtre. Ils savent recevoir et honorer l'étranger. Trop d’entre eux nous l’ont certifié... Oui, cela les différencie des bêtes. Mais l’arbre de leur hospitalité ne va pas cacher la forêt de leurs saletés.
– C’est à notre contact qu’ils ont acquis cette vertu. Avez-vous remarqué ? Ceux que nous leur prenons deviennent, une fois parmi nous, au bout de quelques années de captivité, à peu près humains, et les enfants que nous faisons à leurs femelles font de bons serviteurs. Ils réussissent même à parler. Bientôt, quand ils seront tous nos sujets, ils parviendront, pour les plus doués et les meilleurs, au niveau de nos castes les plus basses... Ça sera l’affaire de trois, quatre générations. Pour les autres, il en faudra plus, le double peut-être, mais les dieux aidant, il n’y aura à la fin que peu d’irrécupérables.
– Arrête tes conneries ! Tu supportes plus l’hydromel ? Jamais l'un d'eux n’arrivera ne serait-ce qu’à la semelle de nos plus basse caste. Serviteurs ils sont et ils resteront. C’est le seul destin qui leur convienne, pour cette génération comme pour la centième à venir. Sois sincère ! Ne vivent-ils pas mieux ainsi que libres ?
– Ça n’a rien à voir. Ce sont les dieux eux-mêmes qui nous ont ordonné de bien traiter nos serviteurs et de les nourrir dans leur grand âge, même devenus inutiles et à charge.
– Alors, regarde un peu ces Muets, que tu admires tant. Ce ne sont pas leurs vieux serviteurs – ce qui serait bien laid, mais que je comprendrais encore – qu’ils laissent périr, mais leurs vieillards. À preuve, je dois charger ma servante, une belle brune du pays d’au-delà des monts du midi, que nous avons délivrée de leurs griffes, d’aller nourrir à part les trop âgés. Sans cette précaution, leurs cadets prendraient leurs rations et les laisseraient mourir de faim... Et tu les imagines être un jour des nôtres ?
– Oh ! vous deux, vous n’avez rien de plus drôle à raconter que vos démêlés avec les vieux sans-caste ? Puisque vous vous croyez si malins, lequel saura me dire la différence entre...
Outre qu’elle était stupide à pleurer, la devinette était graveleuse à vomir. Chacun, y compris les deux polémistes, y alla, en entendant la réponse, de son éclat de rire. Plus personne ne s’intéressa aux Muets. Seul le prêtre s’éloigna. Pas par pudeur. Il était fâché. Il n'était plus en point de mire.
Le 18/09/2009 à 22:33:05 par : Marc Galan - Découvrez aussi - AUBE, la saga de l'Europe I-06 - écrit par le même auteur

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