Selon la coutume, il les avait laissés, pour leur aide, faire main basse sur le butin. Ils fouillaient les chariots, dépouillaient les morts. Il s’enquerrait de sa pierre sacrée, semblable au soleil et tenant le mal captif. Elle avait disparu. Sans elle, son clan, celui de la Pierre-Soleil, n’était plus. Même vengé, il mourait une seconde fois. Certes, il survivait encore en lui, mais son nom ne connaîtrait plus jamais la gloire.
Il se résignait. Les dieux la lui avaient prise, ils la lui rendraient un jour. Avec pour seul bien l’arme que le chef des vengeurs lui avait confiée, et que sa vaillance lui avait permis de garder, il était sous le regard du dieu jour le plus pauvre... et le plus riche. Vaillance et bonne lame sont des trésors sans pareil. Il acceptait aussi le cheval offert pour courir sus aux Muets. Il ne lui avait pas fait défaut un instant. C’eût été un crève-cœur de le rendre.
Il était clan, sans nom, à lui seul. Ce ne saurait durer. Le grand guerrier l’avait aidé à se venger. Il ne pouvait faire moins que renoncer à son indépendance et le suivre. Que ferait-il sinon, seul et sans allié... Sans allié ! ? En était-il si sûr ? Ceux qui l’avaient secondé dans son combat ne méritaient-ils pas ce titre ? Si les alliances, de ponctuelles, devenaient permanentes ? L’allégeance obtenue pour prix de ses glaives y ressemblait beaucoup.
Il eût aimé être son allié. Être un des siens – son destin tracé – lui souriait moins. Le vengeur était homme selon son cœur, mais quelle honte, après avoir goûté l'enivrant parfum du premier rang, de retrouver son ancien ! L'autre aurait assez de tact pour ne pas lui proposer, la triviale réalité s'imposerait. Il passerait à son service.
Plusieurs jours filaient. L’hospitalité s’achevait. Il devait se décider. Rester, c’était revenir à sa position d’avant, celle d’un guerrier respecté malgré son jeune âge, mais sans grand avenir ; partir, c’était rester roi et chef, mais seul, assuré que son clan ne lui survivrait pas. Aucun n’accepterait de lui donner une de ses filles. C’était reculer pour mieux sauter. Autant s’intégrer à celui-ci, qu’il connaissait bien, où sa vaillance le ferait honorer. Il lui demanderait de l’adopter ce soir même. Ce n’était pas du meilleur gré. Il était triste à en mourir de vivre, plus triste encore de voir qu’il ne devait pas mourir. Au moins il n'aurait pas vécu en vain. Son sang continuerait à couler dans des veines de guerriers.
Le chef venait, à la nuit tombée, lui proposer de rester encore un jour. Après l’avoir remercié, il voulait formuler sa requête... Ses lèvres s'y refusaient. À peine était-il parti, elle coulait de sa bouche... trop tard ! Il oserait demain. Les dieux n'avaient pas gelé les mots sur sa langue sans raison.
Il s’endormait, l’âme en paix. Sa tente était restée entrouverte. La Brillante envoyait ses rais sur son visage. Un halo l’éclairait, nimbe indécis manifestation d’une force divine. Le temps où le soleil voile sa face est dédié au sommeil. Nul n’aurait dû porter les yeux sur lui. Les dieux disposent... Ce silencieux dialogue aurait un témoin.
Entre ses nombreux et prometteurs enfants, le chef avait une fille. Mince et filiforme, les hommes la jugeaient rien moins que squelette. Jamais il ne pourrait donner en mariage son « petit sac d’os ». Même ses meilleurs amis n'envisageraient un instant de la prendre pour femme. Avec son corps ingrat en dépit de la pureté et de la finesse de ses traits, elle ne pourrait jamais porter un enfant ou lui donner son lait. Il se désolait. Cela faisait trois ans qu'elle aurait dû être en puissance d’époux. Elle était encore seule, dévorant comme un ogre et toujours aussi chétive. Elle avait en son sein, disait le prêtre, un esprit qui se nourrissait de sa chair en échange des dons qu’elle manifesterait un jour. Il n’en goûtait qu’une mince consolation. Si cela se trouvait, on riait de son malheur. Que ne l’avait-il exposé à la naissance ! Sans doute était-elle un bébé joufflu.
Sa boulimie l’obligeait à se lever chaque nuit. Celle-ci, elle voyait l’auréole de lumière autour du visage de leur hôte. Soudain, l’habituel appétit torturant qui la déchirait l’abandonnait. Un nouveau désir l’avait saisi, fort à abolir tous les autres. Elle repartait sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller celui qui dormait dans la main des dieux. Elle avait découvert son destin.
Inconscient de cette visite nocturne, il se réveillait. Jamais il n’avait été aussi dispos. Il allait parler pour demander... Il avait oublié quoi. Une certitude s’ancrait en lui : sa bouche ne serait que le porte-voix des dieux.
Il s’apprêtait à porter sa décision à la tente royale. On venait lui dire de s’y rendre. Cette démarche était déni de courtoisie. Renfrogné, il suivait l’envoyé. Pourquoi cette convocation ? S’ils avaient de telles façons, plutôt la solitude !
Il entrait. Le prêtre-roi et le chef l’attendaient. Avec eux était une femme qu’il voyait pour la première fois : longue, maigre à faire peur, hiératique, passionnée. Il ne pouvait l’examiner plus. Elle le pointait du doigt.
« En vérité, les dieux m’ont parlé. Des reins de cet homme naîtra un peuple de rois. Son clan sera celui de la gloire, qui court comme le cheval ailé. Des fils de ses fils régneront sur toutes les terres. »
Sa maigreur prouvait la présence en son sein d’un esprit la dévorant. Ni son père, ni le roi ne doutaient un instant de ses paroles. Leur sens était clair. Ils ne demanderaient pas au garçon de rejoindre leur clan. Ils lui laisseraient fonder le sien, s’en feraient un allié, un ami.
Prompt à saisir le gibier au bond, le chef saluait l’élu des dieux. Il était seul. Nul ne le suivait. Où prendrait-il femme ? Il comprenait son devoir... son intérêt.
« Jeune roi du clan de la gloire aux ailes et sabots rapides, veux-tu de notre alliance et de notre amitié ? Veux-tu que nos clans fassent un pacte qui durera tant que les fils des fils de nos fils vivront, dans l’infini des âges ? Tu m’honorerais en acceptant. »
Voici pourquoi on l’avait appelé ! C’était sur l’injonction des dieux. Dire qu’il les avait soupçonnés d’irrespect ! Oui, il ne pouvait répondre que oui. C’est le mot qu’il s’entendait prononcer. Il n’avait pas conscience d’avoir remué les lèvres. Il avait parlé. « Oui ! »
Les dieux avaient tout tramé. Les paroles d’une prophétesse – la fille, décharnée et hâve, en était une – ne pouvaient sans sacrilège être révoquées en doute. Pour l’avoir autant dévorée de l’intérieur, l’esprit vaticinant par sa bouche était d’une rare clairvoyance. Il suivrait ses directives avec la foi la plus aveugle.
Le chef reprenait ce oui d’alliance et d’amitié. Il avait une fille à caser. Il ne pourrait trouver meilleure occasion. Il balançait un instant. La sagesse et la piété exigeaient qu’il offre au jeune héros sa cadette, toute grassouillette dans l’éclat de ses douze ans... Mais sa maigrelette allait lui rester à charge à jamais s’il ne la donnait au seul homme à pouvoir l’accepter. C’était tentant, mais risqué, de s’en débarrasser. Les dieux lui avaient promis une noble descendance. Il lui offrait une épouse incapable d’enfanter. Ils se sentiraient insultés ou mis à l’épreuve.
Elle élevait de nouveau la voix. Son père devait la lui donner en mariage. Les dieux lui avaient fait une révélation. Pour prix de la perte de son don, ils lui accorderaient de nombreux fils. Son père, soulagé, le jeune homme, subjugué par la parole venue du monde des esprits, ne pouvaient qu'y consentir. Le chef s’émerveillait et s’épouvantait de leur sage prescience. À travers malheurs et disgrâces, ils avaient tout combiné pour unir les deux clans. L’adolescent était entre les mains d’une force indicible. Il s’y plierait.
Le premier ancêtre du clan de la gloire, devenu du nom de son totem le clan du Cheval ailé, avait pris femme au sein de la plus haute famille guerrière de son peuple. Son beau-père, honteux de lui donner une épouse objet de moquerie, lui avait confié quantité d’armes, de chevaux et de jeunes désireux de partir à l’aventure... De quoi exister, et plus encore ! En échange, il lui avait dit ce qu’il savait de l’origine du métal. Le chef l’ignorait. Il en était resté bouche bée, à sa grande joie. Ce secret précieux lui permettait de ne pas partir en débiteur.
Leurs destinées s’étaient séparées. Flanqué d’une femme qu’il n’osait toucher de crainte qu’elle ne meure si elle portait un enfant, et de hardis compagnons, il avait déambulé au hasard. Il finirait par trouver un établissement propice à lancer de beaux et profitables raids. Au cours de ses errances, il avait appris qu’un prêtre pouvait l’aider. Il avait une potion qui chassait des corps les esprits dévoreurs. Il avait passé des lunes à sa recherche.
Sa persévérance avait payé. Le guérisseur avait donné à son épouse, plusieurs jours d’affilée, son remède. Elle avait pensé en mourir... Il était si amer ! L’esprit était parti. Elle n’avait pas tardé à forcir. Il avait, enfin, osé l’approcher. Il l'avait mise enceinte. Elle n’avait pas perdu ses habitudes de boulimie. Un souffle de vent l’aurait emportée, légère comme un papillon. Une saison l’avait faite pulpeuse, un an plantureuse, un lustre obèse. Il avait établi son clan près de la hutte du prêtre. Il s’était mis à son service. Il expierait d’avoir un jour douté d'eux. Il n’avait plus pensé qu’aux siens. La gloire viendrait plus tard, pour ses fils ou les leurs. Il avait fait sa part. À chaque génération sa peine !
Le chef avait eu le temps de réfléchir en cette saison froide où toute vie se ralentit, où les combattants s’assoupissent comme le feu devenant braises. Au plus fort des frimas, le prêtre-roi avait succombé au mal qui le minait depuis des années. Il avait brigué et obtenu sa succession. L’euphorie de son beau carnage avait bâillonné toute opposition.
Il avait rallié ceux qu’il avait obligés par le don des rouges lames. Il ne s’en était pas tenu là. Plus profonds, plus sanglants, plus dévastateurs, attirant toujours plus de participants, les raids profitables avaient continué. Moitié pour l’éloigner, moitié pour l’honorer, le conseil des rois l’avait envoyé conquérir des terres nouvelles au levant. Il s’était mis en route, à leur grande joie, à la tête des siens et de tous ceux à qui le monde de leurs pères, trop exigu, ne suffisait plus. Lui parti, l’exemple de son usurpation cesserait d’influencer les autres… Ses triomphes avaient encouragé le mouvement qu’il avait mis en branle. Avant que ses cheveux ne soient tous devenus blancs, les guerriers avaient supplanté les prêtres au conseil. À la mort du roi des rois qui l’avait envoyé à l’assaut de nouveaux fiefs, ils l’avaient élu, premier de sa caste à jamais y accéder, au rang suprême, même s’il ne recouvrait aucun réel pouvoir.
Le jour de son acclamation était venu. Les robes de lin avaient préféré l’ignorer, laissant dans leur dépit la cité royale aux hommes d’armes. Il prêterait serment devant les seuls siens. Le ciel grondait, les éclairs luisaient, illuminant les nuages rat d’où la pluie semblait ne jamais devoir tomber. Il avait levé le bras, très haut vers le ciel. Il pointait son glaive à crever les nuées. Juste au-dessus de sa tête, une flèche de feu s’était formée...
Une avalanche de lames s’était abattue. Le rêveur les avait fait choir en levant le bras à l’imitation du roi de son songe. Elles n’avaient, à sa surprise, pas fait grand vacarme. Elles ne lui avaient fait qu’assez mal pour le réveiller. Pris d’un frisson rétrospectif (Dieux merci, elles étaient tombées sur le plat) il se mit en sursaut sur son séant... C’était un rêve ! Prémonition, avis à prendre au sérieux, leurre comme les dieux aiment en agiter devant les mortels présomptueux, qu'en penser ? Aussi précis, l’auraient-ils envoyé en vain ?
Il écarquilla les yeux, contempla le ciel. Les premières lueurs de l’aube le rosissaient. Il serait bientôt temps de partir. Il regarda un moment sa petite armée, ses captifs, son butin. Si la chute des glaives avait réveillé quelques hommes, ils avaient, l’absence de danger constatée, replongé dans le sommeil. Il prit sa corne et sonna. En un instant, ils furent debout.
Satisfait de les voir tous prêts à lever le camp, Kleworegs leur souhaita une bonne journée. Prêchant d’exemple, il rassembla son équipement. Ils furent vite sur le départ. Le soleil se leva. Ils le saluèrent. Ils allaient s’ébranler. Ils n’attendaient que son ordre.
Aussi pressé qu’eux, il brandit son arme :
– Pour la gloire de notre nom, en route, compagnons !
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