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André à Paris - Genre : historique - Lue(s) 265 fois - Ajouter à mes favoris

A Paris, André s’ennuyait.

Bien sûr, les monuments historiques, les spectacles en tous genres, et surtout ceux que l’on donne dans les cabarets sulfureux de Pigale, l’avaient largement distrait au cours des premiers mois de son séjour. Bien évidemment, ses études occupaient encore une part non négligeable de son emploi du temps mais, passée l’inévitable période de la découverte et de l’adaptation, l’institut privé de gestion qu’il fréquentait avec une louable assiduité, n’avait plus guère d’attraits pour lui.

En quelques semaines, il en avait épuisé les ressources, au premier rang desquelles figuraient quelques beautés peu farouches, et surtout une belle antillaise à la peau d’ébène, dont il avait partagé les jeux impudiques pendant un chapelet de nuits mouvementées.
«Papa en crèverait».

Après trois mois, André avait donc fait le tour des possibilités qu’offraient ces partenaires faciles. Et il n’était pas dans sa nature paresseuse de s’escrimer à séduire des proies moins accessibles.

Quant aux cours dispensés dans ce prestigieux et coûteux établissement, André les avait vite appréciés à leur juste valeur. Comme lui, ses condisciples étaient les rejetons d’industriels ou de grands patrons de la banque ou du commerce, dont l’avenir était déjà tout tracé.
La mission de l’Institut se résumait donc à leur faire obtenir, quoiqu’il arrive et quelqu’en soit le prix, l’indispensable diplôme universitaire qui allait leur permettre, ensuite, d’accèder à un poste enviable dans l’entreprise de leur géniteur, avant, pour la plupart, d’en prendre la direction.
L’Institut se caractérisait donc par des «frais de scolarité» d’un niveau exceptionnellement élevé et par un corps professoral d’une patience et d’un doigté rares, dont la méthode d’enseignement consistait en la pré-mastication et, si possible, la pré-digestion des quelques notions ardues du programme. Autant dire que la recherche et le travail personnel ne faisaient pas partie des obligations de l’étudiant.

Habitués à vivre sans contrainte, ni financière, ni d’aucune autre sorte, les jeunes gens de l’Institut persévèraient, tout naturellement, dans ce qui, jusque-là, avait meublé leur vie : la poursuite du plaisir immédiat, sous toutes ses formes.

Venu à Paris sans y connaître personne qu’une vieille tante décatie, André avait logiquement suivi le mouvement des fêtes monstrueuses où l’alcool, le «shit», et même quelques substances plus radicales, ouvraient la voie aux amitiés rapides et aux aventures sexuelles multiples.
Mais, même ces nuits délirantes, dont il était pourtant vite devenu l’un des officiants les plus réguliers, ne l’amusaient plus.

Il ne pouvait s’empêcher de songer à l’été austral qui devait inonder son île de chaleur. Il s’imaginait au «campement» de Cap-Malheureux, avec ses cousins. Il ressentait presque les embruns soulevés par l’étrave du «speedboat» fendant la houle de toute la puissance de ses deux moteurs de cent-vingt chevaux. Il revoyait la mine déconfite des pêcheurs créoles, quand il frôlait leurs pirogues… Mais à Paris, le mercure refusait obstinément de monter au-delà de 3°C, et les eaux troubles de la Seine n’invitaient pas au ski nautique.

Evidemment, même à Paris, André rencontrait, de temps à autres, quelques compatriotes. On se réunissait alors autour d’un curry et de quelques Phoenix, amenées par le fils de l’ambassadeur, qui les faisaient venir par la valise diplomatique.
Là, franco-mauriciens, musulmans, chinois, hindous et mêmes quelques rares créoles, partageaient, le temps d’un repas, la même nostalgie de l’île lointaine.
Mais André avait espacé ses participations à ce genre de banquets. L’ambiance y était, à son goût, trop artificielle, chacun s’évertuant à se montrer plus mauricien que son voisin, en faisant semblant de croire qu’il n’existait aucune barrière entre les communautés, tout en sachant pertinemment que, dans un an ou deux, de retour au pays, il faudrait bien reprendre sa place et retrouver le comportement de sa caste ou de son clan.

Même les restaurants exotiques l’avaient déçu. Les cuisines chinoise ou indienne de Paris n’avaient pas grand chose à voir avec celles de Maurice. Il y manquait cette pointe commune, «ce métissage», ne put s’empêcher de penser André, qui les ancrait dans le patrimoine culturel mauricien. Philosophe dans sa nostalgie, André nota, au passage, que les deux seules formes de métissages réussies à Maurice avaient trait à la bouche : le «patois» créole et la cuisine.
«La bouche, oui, mais pas le cœur», devait-il ajouter pour conclure sa réflexion.

A Paris, donc, André s’ennuyait.
Aussi, l’idée de quitter cette autre «Ville-Lumière», d’ailleurs aussi humide que Curepipe, et de partir à la découverte des régions de France, lui traversa-t-elle l’esprit.
Grâce aux mandats réguliers de ses parents, l’argent n’était pas un problème. La difficulté résidait plutôt dans la détermination d’une destination qui puisse présenter quelque remède à son ennui parisien.
En ces temps hivernaux, les côtes étaient tristes. Quant à la montagne, André ne savait pas bien skier et, de toute façon, il n’avait aucune envie d’aller s’engluer dans la masse des excités des sports d’hiver, à Courchevel ou à Chamonix, pour y retrouver les mêmes têtes et les mêmes plaisirs qu’à Paris.
Les boîtes de nuit à la clientèle BCBG, qu’elles soient situées sur les Champs-Elysées ou au pied des pistes, se ressemblaient toutes.

Un camarade marseillais l’avait bien invité à venir passer les fêtes dans la «cité phocéenne», mais la perspective de célèbrer Noël dans une famille qui lui était étrangère ne l’enchantait pas. Et, de Marseille, André ne connaissait que l’OM -mais il préfèrait Manchester United- et avait lu quelques articles à sensations sur les quartiers Nord et leur population d’immigrés.
Non merci, il n’irait pas réveillonner dans une ville peuplée de «bougnouls», comme disent les vrais français !

Bien sûr, avec le TGV et le tunnel sous la Manche, André aurait tout aussi bien pu profiter des vacances de fin d’année pour aller découvrir Londres. Mais, ayant suivi toute sa scolarité au Lycée Français, il avait un niveau d’anglais déplorable. Un comble, pour un citoyen d’un pays dont la langue officielle est celle de Shakespeare… André s’amusait d’ailleurs de l’étonnement que cela suscitait chez ses amis parisiens. Il prenait même un certain plaisir à leur expliquer que ceux de ses compatriotes dont la scolarité s’était déroulée en anglais n’avaient pas une maîtrise de cette langue très supérieure à la sienne.
Un de ses copains de l’Institut, ayant un jour visité le site internet de la MBC, avait même déclaré que les Mauriciens parlaient anglais avec le même accent que Yasser Arafat, ce qui avait beaucoup fait rire André.
Il n’irait donc pas en Angleterre, mais, une chose était sûre, il ne resterait pas à Paris, pour passer Noël avec sa tante veuve, moustachue et gâteuse.

Et, de toute façon, à Paris, André s’ennuyait.

Son amie antillaise, qui acceptait encore, avec grâce, de venir animer ses soirées les plus moroses en y mettant tout le feu de son tempérament tropical, lui avait également proposé de venir découvrir la Guadeloupe. André n’aurait qu’à payer son billet d’avion : les parents de la jeune fille, aussi tolèrants que leur douce enfant, étaient prêts à l’héberger.
Mais ce qui était possible dans l’anonymat parisien ne l’était pas dans la cage de verre d’une société insulaire. André savait que, s’il acceptait cette invitation, les «békés» sauraient rapidement qu’il n’était pas un métropolitain en mal d’exotisme, mais l’héritier d’une des grosses usines sucrières de Maurice. Or, usiniers mauriciens et antillais se rencontrant régulièrement pour échanger de nouveaux procédés techniques ou comparer les rendements de différentes variétés de canne à sucre, André ne doutait pas que tout Maurice saurait alors très vite où, et surtout avec qui, il avait passé ses vacances…
Même si l’idée d’un scandale l’amusait un peu, André était trop lucide pour ne pas voir qu’il en serait l’unique victime. Au moins pendant quelques saisons, le temps que tout cela soit oublié, ou plutôt que l’on fasse semblant d’avoir oublié, comme pour tous les nombreux tabous qui sont les seuls vrais ciments de la société mauricienne. Il n’irait donc pas, non plus, aux Antilles.

Cela commençait à l’agacer. Il se croyait libre de faire ce que bon lui semblait, mais découvrait que, même à plus de dix mille kilomètres de son île natale, il était toujours Mauricien, c’est-à-dire prisonnier de tous les préjugés qu’on lui avait inculqués. C’est donc comme un défi qu’il se serait lancé à lui-même, qu’André fixa finalement sa destination.
Puisqu’il ne pouvait échapper à son identité, il allait profiter de ses vacances pour déterrer ses racines. C’était décidé, il irait à Saint-Malo, pour tenter de retrouver la trace de ses ancêtres français !

Dans cette quête identitaire, André ne partait pas les mains vides. La légende familiale, pieusement entretenue au fil des générations successives, identifiait clairement le fondateur de la branche mauricienne de la famille. Selon ce récit, que chaque narrateur enrichissait de nouveaux détails, Jules-Adrien de Gaulémont était né à Saint-Malo vers 1730, d’un père officier de marine et d’une mère que l’on disait issue de la plus haute aristocratie, bien qu’on en ignorât le patronyme. Dans le sillage paternel, Jules-Adrien se voua à la mer et au service du roi. C’est donc en uniforme de lieutenant, à bord d’une frégate de la Royale, qu’il devait toucher l’Ile de France, aux environs de 1750. Participant à plusieurs campagnes sur les côtes indiennes, il devait vite amasser une jolie fortune et jouir d’une glorieuse réputation, avant d’épouser la fille d’un administrateur de la Compagnie des Indes de l’île Bourbon, qu’il enleva presque pour l’installer sur son domaine de Beauregard, une florissante plantation de cannes, point de départ de l’activité traditionnelle de la famille à Maurice.

D’un tel personnage, André ne doutait pas de pouvoir retrouver, à Saint-Malo, quelque témoignage. Mais il espèrait, surtout, grâce aux registres paroissiaux et autres documents officiels, pouvoir remonter plus loin en découvrant, par exemple, l’identité de sa lointaine aïeule, la mère de Jules-Adrien.

Sans vraiment oser se l’avouer, il espèrait découvrir quelque blason, des armoiries ou une devise guerrière qu’il pourrait offrir à l’orgueil familial. Bien que lui-même n’attachât pas vraiment d’importance à de tels signes de noblesse, André était bien obligé de reconnaître qu’une telle découverte, pour symbolique qu’elle fut, ne lui déplairait pas. Déjà, il imaginait les palabres entre son père et ses oncles pour savoir à qui reviendrait le titre de chevalier, de comte ou de marquis de Gaulémont
A moins qu’un cousin français s’en soit déjà paré. Il faudra vérifier…

Avec de telles espèrances, André ne fut pas long à régler les détails de son voyage. Bien évidemment déçue d’apprendre qu’elle regarderait seule la diffusion télévisuelle de la messe de minuit, la vieille tante modèra toutefois ses reproches, quand André lui eut expliqué les objectifs de son expédition malouine.
Quant à ses parents, qu’il avertit d’un coup de téléphone, ils furent ravis et pensèrent que, décidément, André était vraiment un «bon garçon».

Le voyage en train vers la Bretagne fut des plus plaisants. Alors que tous les convois partant pour les sommets enneigés étaient bondés, rares étaient les voyageurs se dirigeant vers l’Ouest. Il y eut bien quelques retards, liés aux inévitables grèves de la SNCF, mais même cela n’entama pas la bonne humeur d’André, trop heureux qu’il était de quitter Paris où, définitivement, il s’ennuyait.

Ce n’est qu’une fois arrivé à Saint-Malo qu’André pris pleinement conscience du caractère aléatoire de sa démarche. D’autant qu’il ne restait que quelques jours avant Noël.
Et même si la cité malouine, fière de son passé corsaire, faisait de notables efforts pour entretenir la mémoire de ces heures glorieuses, André, seul et sans véritable méthode de recherche, avait bien peu de chances de parvenir à un quelconque résultat, surtout en un temps si court.

C’est, du moins, ce dont le convainquit la documentaliste des archives municipales, une brunette piquante dont la trentaine avait épanoui les formes sans encore altèrer les traits.
André qui, comme tous les jeunes gens de son âge, ne dédaignait pas introduire un peu de romanesque quand il jugeait la réalité trop plate, lui avait expliqué qu’il arrivait directement de l’île Maurice et que le résultat de ses recherches conditionnait l’attribution d’un héritage conséquent.

Le dernier propriétaire du domaine de Beauregard, avait-il raconté à la jeune femme, venait de trépasser sans héritier direct et, parmi ses nombreux neveux et petits cousins, le domaine devait revenir à celui pouvant justifier de la filiation la plus directe avec le lieutenant Jules-Adrien de Gaulémont. Ignorante des règles de succession en vigueur à Maurice, d’ailleurs directement issues du Code Napoléon, et séduite par ce conte exotique, autant que peinée par l’abattement du jeune Mauricien, la belle fonctionnaire se sentie investie d’une mission.

Vivant seule depuis son récent divorce, elle disposait, à deux pas des archives, d’un logement de fonction comportant une chambre d’ami. Si André acceptait de s’y installer, ils pourraient alors se consacrer, ensemble, à la recherche des vestiges du passé, y-compris durant le week-end et les jours fériés.
Après une résistance de pure forme, André se rangea vite à ses raisons…en y ajoutant quelques autres : outre les facilités évidentes qu’offrait cet arrangement pour fouiller dans les arcanes du passé, il laissait entrevoir la possibilité d’une aventure plus concrète. Car, sans être vraiment blasé des filles de son âge, André envisageait, avec gourmandise, l’éventualité de savourer un fruit plus mûr.

Mûr, le fruit l’était assurément, car il tomba très vite de lui-même. Dès la deuxième nuit, la chambre d’ami fut promue au rang de chambre principale, après que Nathalie, ainsi se prénommait la belle archiviste, eut rejoint son protégé.
Dès lors, le zèle que déploya la jeune femme dans la recherche des ancêtres de son amant ne connut plus de limites. Vaniteux, comme l’est souvent la jeunesse, André crut y voir un hommage à ses prouesses nocturnes.
Mais ni les registres des baptêmes du XVIIIème siècle, dont Nathalie consultait, des heures durant, les microfilms, ni les rôles des navires de la marine royale ayant fait escale à Saint-Malo entre 1730 et 1760, ne faisaient état du moindre sieur de Gaulémont.
Poursuivant leurs recherches jusque tard en soirée, bien après la fermeture des archives au public, André et la jeune femme ne trouvaient aucun indice.
Dans les arbres généalogiques des familles nobles de la région, aucune trace de l’existence d’une jeune fille ayant épousé un officier de marine portant le nom de Gaulémont et ayant eu un fils qui serait ensuite parti vers les îles.

Plus grave encore : ce patronyme, aussi loin que Nathalie puisse remonter, n’était porté par aucune famille de Saint-Malo ou des environs…

Déçu par ces échecs successifs, André devenait vite irrascible et s’emportait facilement contre sa maîtresse, qu’il n’était pas loin de rendre responsable de cette absence de résultats. Sans le formuler explicitement, il semblait croire que la jeune femme s’escrimait à faire durer les recherches pour profiter, le plus longtemps possible, de ses performances sexuelles, qu’il croyait exceptionnelles…
Même si Nathalie parvenait toujours à le rassurer et, par quelques cajoleries savamment administrées, à ranimer ses ardeurs, la mauvaise humeur d’André prenait vite le dessus et leur relation prenait un goût amer.

Certes, la belle archiviste comprenait parfaitement l’impatience d’André, dont les recherches, croyait-elle, pouvaient déterminer l’avenir en en faisant l’héritier d’une immense propriété sucrière, mais ses accès d’humeur, de plus en plus fréquents et virulents, lui devinrent vite insupportables. Sans qu’il soit question d’amour, elle éprouvait une douce tendresse pour son jeune amant. Sans chercher à s’illusionner sur la place qu’elle occupait dans la vie d’André, Nathalie aimait la naïveté touchante, la fougue et, même, la brutalité mal contenue de son jeune amant. Elle aimait, aussi, et pourquoi ne l’aurait-elle pas avoué ?, la fermeté de son corps.
Dans les bras du jeune Mauricien, elle oubliait le désastre de son mariage, la déchirure du divorce, les âffres de la solitude, juste entrecoupée de quelques insignifiants amants de passage, les angoisses du temps qui l’éloignait irrémédiablement de sa jeunesse et ne tarderait pas à marquer son corps et son visage et à dessècher son cœur…

Pour profiter de chaque instant de tendre intimité que voulait bien lui offrir André, Nathalie avait averti ses parents, désepèrés, qu’elle ne les rejoindrait pas pour le traditionnel réveillon de Noël. Si André lui fut reconnaissant de ce sacrifice, il le montra peu.

Le soir du 23 décembre, alors que le couple poursuivait son enquête au domicile de l’archiviste, en épluchant une pile de documents jaunis, Nathalie annonca à André, avec prudence et ménagements, que, peut-être, leurs recherches étaient, dès le depart, mal orientées. En effet, si aucune trace ne subsistait d’un Jules-Adrien de Gaulemont, officier de la marine Royale, c’est peut-être que l’ancêtre d’André était arrivé à l’Ile de France sur un navire de la Compagnie des Indes.

Devant la déception de son amant, qui y voyait une remise en cause de ses origines prestigieuses, Nathalie lui expliqua que, à l’époque, servir sur un navire de la Compagnie n’était pas moins glorieux que d’être officier sur un navire du Roi, et que des officiers de la plus haute aristocratie avaient choisi cette voie, ce qui n’était pas tout à fait exact, et que cette carriere était, le plus souvent, bien plus rénumératrice en se traduisant par l’octroi d’importantes concessions foncières, ce qui n’était pas tout à fait faux…

Le seul problème, dans le cas où l’aieül d’André aurait appartenu à ce corps d’officiers, résidait dans le fait que les archives de la Compagnie ne se trouvaient pas à Saint-Malo, mais à Nantes. Mais, là encore, Nathalie parvint à rassurer le jeune Mauricien. Le directeur des archives nantaises était un ami et elle était certaine de pouvoir obtenir, en un temps record, la transmission électronique de tous les documents qu’elle jugerait nécessaires.

En fait, le Professeur Guy Ponthieux avait été son maître de recherches à l’université et, accessoirement, son amant…ce qu’elle se garda bien de préciser. Le lendemain matin, elle appela donc le professeur, en lui expliquant que, pour des recherches personnelles, elle avait un besoin urgent des dossiers concernant les établissements de la Compagnie à l’Ile de France, ainsi que de la liste de ses navires ayant vogué vers cette île ou y ayant fait escale.
L’ensemble, Nathalie le savait parfaitement, représentait plusieurs dizaines de kilos de documents, dont la plupart n’avait pas été numerisée et dont la simple collecte exigerait un travail colossal. Mais elle savait également que Ponthieux serait trop heureux de lui rendre ce service, et qu’il en profiterait pour tenter de renouer un lien que Nathalie ne tenait pourtant vraiment pas à recréer....

Pour servir les interets de son jeune amant, pour la plus grande gloire de la famille de Gaulemont et pour les besoins de la recherche historique, la belle archiviste mit de coté sa répugnance et ses scrupules et sut, lors de sa conversation téléphonique avec Ponthieux, rendre son ton particulièrement amical…presque suave, en fait. Comme elle s’y attendait, le Professeur ne resta pas insensible a de tels signes et repris, le plus naturellement du monde, sa cour. Sans rien promettre, Nathalie ne lui interdisit aucun espoir. De son coté, et après avoir souligné le caractère exceptionnel de ce qu’il allait faire pour elle, Ponthieux lui promit de mettre immediatement quatre de ses employés au recensemment et à la collecte des documents demandés et l’assura que, le soir même, un de ces fonctionnaires viendrait lui livrer une première part de la récolte. Ce serait, précisa le professeur Guy Ponthieux, son cadeau de Noël.

Effectivement, vers quatre heures de l’après-midi, une fourgonnette aux couleurs du département de la Loire-Atlantique vint déposer, directement chez Nathalie, six volumineux cartons, contenant une part importante de la mémoire de l’Ile Maurice au temps de la colonisation française.
Devant cette manne où, il n’en doutait pas, il allait retrouver la trace du glorieux fondateur de son clan, André retrouva son entrain.

Le «réveillon» des deux amants se déroula donc dans une franche gaité, devant un foie gras pourtant bien fade, une dinde tellement triste qu’on pouvait parier qu’elle s’était volontairement donné la mort en avalant une quantité prodigieuse de marrons, et un champagne de mauvaise qualité… Mais l’enthousiasme retrouvé du jeune homme transforma ce menu désespèrant en une véritable fête.
L’inévitable bûche glacée (chocolat-vanille) n’eut même pas le loisir de s’évader de son étui de plastique : en guise de dessert, André offrit à Nathalie, sur la moquette du salon, un triple coït à l’issue duquel l’archiviste plongea dans un sommeil comateux.

Le lendemain, jour de Noël, alors que les enfants du quartier essayaient, avec des cris de joie, les voitures radio-commandées qu’ils ne tarderaient pourtant pas à laisser pourrir au fond d’un placard et les vélos qu’ils mépriseraient bientôt au profit d’un scooter pétaradant, André, révéillé avant sa maîtresse, ouvrait les cartons des archives de Nantes, avec, lui aussi, l’impression de découvrir un trésor.

Parcourant rapidemement les documents qu’il extrayait en désordre, il déchiffrait, avec un plaisir intense, les noms des lieux familiers de son île lointaine. Les Plaines Wilhems, Grand Port Sud-Est, Flacq, Les Pamplemousses ou le Trou Fanfaron : ces mots, tracés il y a bien longtemps, le ramenaient chez lui plus sûrement que ne l’aurait fait un Airbus d’Air Mauritius.

Quand Nathalie s’éveilla enfin, elle découvrit son jeune amant, nu, assis au milieu de dizaines de feuillets jaunis, étalés sur la moquette. Attendrie par le spectacle de ce jeune corps sain et vigoureux, qui lui avait donné tant de plaisir, elle se leva, nue, elle aussi, et vint doucement enlacer son amant. Mais, déjà, en elle, la conscience professionnelle reprenait le dessus et, avant même de songer à s’habiller, elle ramassa les précieux documents en expliquant à André que de l’ordre et de la méthode étaient indispensables pour mener une recherche sèrieuse…
Regardant Nathalie se baisser pour faire sa moisson de secrets historiques, André se surprit à éprouver un émoi nouveau. Prenant le désir pour de la tendresse et la reconnaissance pour de l’attachement, il se persuada qu’il aimait la jeune femme. Prenant sa main, il l’entraîna vers la douche où ils firent, une nouvelle fois, l’amour.

Les trois jours qui suivirent furent consacrés au dépouillement des documents nantais. En vain.
Bien sûr, ces premiers cartons, ils le savaient bien, ne constituaient pas l’ensemble des sources disponibles, mais ils couvraient presque exactement la période supposée de l’arrivée de Jules-Adrien de Gaulémont à l’Ile de France. N’y trouver aucun indice, aucune mention de son nom était donc inquiétant.

Comme elle le craignait, Nathalie assista, peu à peu, à la dégradation de l’humeur de son amant. Elle sentait qu’une piste, si ténue fut-elle, aurait suffi à lui rendre son sourire et à le transformer en un compagnon enjoué. Malheureusement, les archives de la Compagnie des Indes ne lui fournissaient aucun élément positif à offrir à André. Il redevenait irritable, amer, et se laissait parfois même aller jusqu’à chercher querelle, sous les prétextes les plus futiles. La jeune femme, prête à toute les indulgences pour le jeune homme, en conclut simplement que cette fastidieuse besogne d’archiviste l’ennuyait.

Et, effectivement, à Saint-Malo aussi, André commençait à s’ennuyer.

Pour calmer l’impatience du jeune Mauricien, et sans doute aussi afin de pouvoir travailler en paix, Nathalie lui suggéra de profiter de son séjour pour visiter Saint-Malo.
«Ce serait trop bête, lui disait-elle, que tu rentres à Maurice sans rien connaître d’autre que mon appartement…» C’est donc seule, le nez plongé dans de vieux papiers, c’est à dire en poursuivant exactement son activité habituelle, que Nathalie passait, cette année-là, l’essentiel de ses vacances de fin d’année.
Ponthieux tenait, décidément à l’obliger : cinq autres cartons lui furent livrés. Elle les étudia, pendant qu’André, en touriste consciencieux, visitait les fortifications de la cité malouine.
Le soir, afin de s’aérer un peu, Nathalie amenait André déguster des fruits de mer ou des galettes bretonnes. Elle profitait de ces dîners pour faire le point de ses recherches, qu’André jugeait toujours décevantes. Elle n’était, évidemment pas du même avis. Certes, elle n’avait encore rien trouvé concernant la famille de Gaulémont, mais elle avait beaucoup appris sur la gestion de l’Ile de France par la Compagnie des Indes…
Mais André ne s’intéressait à l’Histoire que tant qu’il pouvait la rattacher à celle de sa famille. Aussi ne manquait-il jamais une occasion de rappeler à son amie que tout cela était certainement très intéressant, mais que ses cousins qui, inventait-il sans vergogne, faisaient des recherches au musée de la Marine et à celui des Colonies, à Paris, avançaient sans doute bien plus vite que lui et, qu’à ce rythme, le 5 janvier, date soit-disant prévue comme échéance dans le testament de l’oncle décédé –la reprise des cours de l’Institut de gestion étant fixée au 7- ils seraient sûrement mieux armés que lui pour faire valoir leurs prétentions à l’héritage.
Et ce n’était pas ses promenades solitaires sur les remparts et sous le crachin breton qui auraient pu ramener André à davantage de clémence…

Leur harmonie nocturne souffrait également de ce climat maussade. Ils se couchaient en masquant mal la déception qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre et c’est presque avec le sentiment d’accomplir une obligation qu’André acceptait encore de subir les caresses de Nathalie.
«Je paie mon loyer», se disait-il cyniquement…et un peu hypocritement, car l’habileté de l’archiviste réveillait vite ses appêtits. Mais enfin, si l’ouvrage était bien accompli conscienscieusement, il fallait bien reconnaître que le cœur n’y était plus…

Même la nuit, désormais, André s’ennuyait à Saint-Malo.

Les jours –et les nuits- se succèdaient, sans changements notables. Nathalie sondait les archives de la Compagnie et André se promenait.
En fait, il écumait surtout les cafés, où, entre deux bières ou deux bols de cidre, il s’essayait à séduire, sans se donner d’ailleurs beaucoup d’efforts, les jeunes serveuses du cru. Les visiteurs étant rares en cette saison, et son accent et ses formules originales le désignant inévitablement comme étranger –les Français le prenaient généralement pour un Canadien- il eut même l’agréable surprise d’ajouter quelques trophées inattendues à sa collection.
Mais cette activité acrobatique –il fallait parfois s’accomoder de terrains improbables, comme une cave ou la banquette arrière d’une vieille 504- et périlleuse –surtout avec un tel froid- ne le distrayait que faiblement d’un ennui toujours plus opressant.

Le réveillon du 31 décembre n’eut donc pas la même tonalité que celui de Noël.

Même si elle ne l’avait pas encore avoué à son jeune et inconstant amant, Nathalie avait épuisé tous les documents nantais sans rien découvrir.
Elle essaya donc de distraire André en lui parlant de tout, sauf de ses recherches, mais ne parvint pas à l’intéresser à quoi que ce soit. Elle y vit le signe manifeste du peu d’intérêt qu’il lui portait vraiment, et lui comprit, à son babillage incessant, qu’elle n’avait encore rien trouvé.
Les huîtres, grasses, le gigot d’agneau, trop cuit, et le Far Breton, étouffant, n’arrangèrent rien. Mais Nathalie, du moins en ce qui concernait son enquête sur Jules-Adrien de Gaulémont, ne s’avouait pas encore vaincue.

Puisque rien n’attestait qu’un officier de marine –de la Royale ou de la Compagnie- ait porté ce nom, elle envisageait que la famille d’André ait simplement commis une erreur dans la transmission, génération après génération, des circonstances de son établissement à Maurice.
De telles confusions, elle le savait bien, étaient fréquentes. Aussi décida-t-elle d’élargir ses recherches. En effet, et même en admettant que Jules-Adrien aie bien été officier, peut-être n’était-il plus en service actif lors de son voyage vers les îles de l’océan Indien.
Les îles, justement ! Il était sans doute ridicule de limiter l’enquête à Maurice : André n’avait-t-il pas précisé que son ancêtre avait épousé la fille d’un administrateur de Bourbon, c’est à dire de La Réunion ?
André passa donc le 1er janvier seul, devant la télévision : il faisait vraiment trop froid pour aller traîner sur les remparts. Pendant ce temps, Nathalie avait regagné son poste de travail, aux Archives. Le service était, évidemment fermé au public, mais elle pouvait, tout à loisir, y consulter les documents qui l’intéressaient dans son nouvel axe de recherche.

Le soir du 03 janvier, enfin, l’obstinée détective du passé annonça à André qu’elle pensait bien tenir une piste sérieuse. Malgré les questions pressantes du jeune Mauricien, Nathalie, pour une fois résolue à ne pas céder et ferme dans sa résolution, lui dit simplement qu’elle ne voulait rien lui révèler de précis avant d’avoir une parfaite confirmation de ses intuitions. André, toujours prêt à rêver, imagina que ces réticences visaient à ne pas créer de faux espoirs…ce qui signifiait donc que les espoirs les plus fous étaient bel et bien permis !

Après un dîner vite expédié, Nathalie, saisie par la fièvre qui s’empare souvent de ceux qui ont longtemps cherché et qui pensent enfin toucher au but, repartit pour les Archives. Le lendemain matin, quand André s’éveilla, il la trouva dans la cuisine où elle avait déjà préparé un café à l’arôme généreux. C’est donc là, devant une tasse de ce breuvage sombre et odorant, qui avait fait la fortune des îles, avant la canne à sucre, qu’André découvrit le secret de ses origines.

«Jusqu’au XVIIème siècle, commença Nathalie, les noms patronymiques ne sont pas vraiment fixés, en tout cas, pas pour la plupart des sujets du Royaume. Les nobles ont, le plus souvent, pris pour nom celui de leur fief le plus important. Pour les autres, c’est parfois une caractéristique physique marquante, comme pour les Leroux, un métier, comme pour les Boulanger ou un prénom, qui se transmet de père en fils. C’est le cas de Jules.
Dans sa famille, un aïeul, sans doute bien connu dans la région –pour une raison que j’ignore-, s’appelait Adrien et son prénom est, peu à peu, devenu le nom de famille de ses descendants. Il n’y a donc pas, parmi tes ancêtres, de Jules-Adrien, mais un Jules Adrien.» Et d’étaler, devant André, un registre paroissial portant témoignage du baptême du fameux Jules, le 08 novembre 1717.

«Il n’était pas officier de marine, ni marin, ni même pêcheur, mais laboureur. C’est à dire qu’il se louait aux fermiers. Mais cette activité ne devait pas être suffisante pour vivre. Alors, il a une autre spécialité, assez courante dans la région jusqu’au début du XXème siècle : il ramasse les algues sur la côte. Après les avoir faites sêcher, on s’en servait comme combustible. Retiens bien ça, tu verras plus tard que c’est important…»

Mal réveillé, André encaissait, sans réaction apparente, ces révélations décevantes. «C’est un travail pénible et éreintant, surtout l’hiver, sous la pluie froide. Alors, pour se réchauffer, Jules a pris l’habitude de fréquenter les tavernes, et notamment celle de La Duchesse Anne, près des quais. Malgré son enseigne prétentieuse, c’est une mauvaise maison, fréquentée par les ivrognes qui rôdent autour du port. Et Jules semble bien, être l’un d’eux. Toujours est-il qu’il a la malchance de s’y trouver le 04 février 1731. Deux recruteurs de l’Armée du Roi y sont également. Ils l’ennivrent, lui et quelques autres pauvres bougres de la même espèce, et lui font signer un engagement de dix ans.»
Et, devant le café fumant qu’André boit à petite gorgée, apparaît le fac-similé du contrat qui transforme Jules en soldat.

«Tu noteras que, devant son nom, il n’y a qu’une croix : il ne sait pas écrire. Il ne faut pas s’en formaliser, c’est le cas de la plupart de ses contemporains. Il est transféré au régiment Royal Aquitaine, qui participe à la plupart des guerres que la France livre à cette époque…Il a dû voir du pays, le Jules. Mais je n’ai pas eu le temps de faire des recherches dans les documents militaires. Nous le perdons donc pendant onze ans. Sans doute lui a-t-on rajouté un an de plus que son contrat initial. C’est assez habituel, en ce temps-là… Quoiqu’il en soit, le revoilà, de retour à Saint-Malo, le 13 juin 1742, où il signe, semble-t-il de son plein gré, cette fois, un contrat de colon en direction de l’Ile Bourbon, au bénéfice de la Compagnie des Indes.»
Et surgit la photocopie du contrat.

«Deux choses importantes à noter : Pour la première fois, il est désigné par l’appellation ‘Jules-Adrien de Golémon, invalide de l’Armée du Roy’ (sans doute une blessure de guerre)… Comment et pourquoi a-t-il changé d’identité ? Il est probable que le secrétaire ou le greffier qui enregistre les contrats pour le compte de la Compagnie soit parisien ou, au moins originaire d’une grande ville. De plus, c’est un léttré, presque un intellectuel, dans une société essentiellement rurale et illéttrée. Peut-être ne comprend-il pas le Breton et, en tout cas, sûrement pas le patois malouin, qui en est une variante. Aussi, quand il aura interrogé Jules sur son activité avant son enrôlement forcé dans l’armée, celui-ci lui aura répondu, en patois, qu’il ramassait le goémond –l’algue dont je t’ai parlée tout à l’heure. Le greffier a donc retranscrit phonétiquement ce qu’il a entendu, et voilà Jules qui passe à la postérité avec l’inscription flatteuse de Jules-Adrien, de Golémon.
Ce n’est, pour l’instant qu’une erreur de transcription. Ce n’est pas encore son nom, mais, l’erreur se répètant, avec la force de l’usage, elle deviendra bientôt sa véritable identité…
Autre point important : Jules n’a pas tout à fait perdu son temps à l’armée, car il sait maintenant signer son nom ; Jules Adrien.

Ce qu’il signe, c’est un contrat-type : la Compagnie donne au colon une concession, trois ou quatre esclaves, des outils et des semences et, pendant cinq ans, tout ce qu’il produit –moins une portion à peine suffisante pour subsister- part dans les greniers de la Compagnie. S’il tient le coup, il devient, après ces cinq ans, propriétaire de sa concession –mais reste toujours redevable d’une part, il est vrai moins importante- de sa production à la Compagnie. De toute façon, beaucoup meurent avant ce délai de cinq ans!

Jules embarque à bord du Zéphyr, un navire de la Compagnie, qui quitte St-Malo le 09 juillet. Sur le rôle du navire, le commissaire recopie l’erreur du greffier de la Compagnie. C’est donc, là encore, Jules-Adrien de Golémon qui est enregistré. Je n’ai pas trouvé de détails sur la traversée, mais on connaît assez bien les conditions dans lesquelles la Compagnie faisait voyager ses colons… Les animaux étaient mieux traités ! Mais enfin, il arrive à Bourbon. Il hérite d’une mauvaise terre, sur la côte ouest de l’île.

Le bonhomme n’est pas facile et les autorités doivent parfois intervenir. En 1744, il passe une semaine à la prison de Saint-Paul pour avoir rossé un voisin. Sans doute une histoire de femme : elles sont rares sur l’île… Celles qu’on y envoie sont des mendiantes, des prostituées ou des simples d’esprit !

A Saint-Paul, Jules-Adrien de Golémon, il semble bien que, sur l’île on ne le connaisse plus qu’ainsi, épouse l’une d’entre-elles –mais je ne sais pas à laquelle de ces catégories elle appartient- Le…» Nathalie fouille dans ses notes pour retrouver la date exacte du mariage. «Le 06 mars 1745. Elle s’appelle Marie. On ne lui connaît pas d’autre nom, mais on sait qu’elle vient de Longueville, en Normandie. Alors, pour l’identifier à coup sûr, on prendra vite l’habitude de l’appeler ‘Marie de Longueville’. Et sans doute est-ce cette appellation flatteuse qui a pu laisser croire à ses descendants qu’elle était issue d’une famille de la noblesse…»

André est abasourdi. Il rêvait d’une marquise et Nathalie lui offre, en guise d’aïeule, et avec un certain plaisir, il en est persuadé, une fille de petite vertu ou, et c’est peut-être pire –le vice n’est pas héréditaire…- une folle !

«Mais la situation matérielle du couple semble précaire. Fin 1745, l’Administrateur de la Compagnie des Indes à Bourbon cherche des volontaires pour aller s’implanter sur l’Isle de France. Ils sont peu nombreux à se manifester : recommencer de zéro, défricher à nouveau, s’adapter à un nouvel environnement, sur une île infestée par les fièvres et alors considérée comme secondaire, donc ravitaillée encore moins souvent que ne l’est Bourbon, qui se plaint pourtant déjà d’être délaissée par Paris… on comprend que la plupart hésite !
Pas Jules. Il fait donc partie des rares volontaires. Le reste du contingent sera constitué des fortes têtes dont on espère bien se débarasser.

Jules et Marie se font donc enregistrés pour faire partie du premier départ vers l’Isle de France. Pour cela, ils doivent se rendre à Saint-Denis. Le voyage est long est pénible, par la montagne. Deux jours de marche… Les voilà enfin au siège local de la Compagnie. Là, les clercs sont des gens importants. Pour occuper ces fonctions, la Compagnie des Indes emploie généralement des fils de bourgeois de province anoblis par l’achat de quelque charge publique, ou quelque cadet de famille turbulent. En d’autres termes, ce sont des fonctionnaires éduqués et, par rapport à la norme de l’époque, compétents.
C’est vraisemblablement l’un d’entre-eux qui reçoit le couple et enregistre sa candidature au départ. Le contrat est vite établi et, il faut bien reconnaître qu’en comparaison de celui établi pour Bourbon, il est plutôt avantageux : c’est que, si l’on veut vraiment implanter une colonie durable sur l’Isle de France, il faut y envoyer un grand nombre de colons. L’expérience hollandaise à largement démontré qu’on ne contrôle rien avec une poignée de pionniers…

Donc, Jules reçoit l’assurance d’obtenir huit esclaves malgaches à son arrivée sur l’île. A la signature du contrat, il perçoit 20 écus –somme considérable- pour acheter tout ce qui lui semble indispensable. Chaque mois, et pendant trois ans, la Compagnie s’engage à lui expédier deux poules et quelques livres de maïs plus, tous les ans, une chêvre, un tonnelet d’huile, un autre d’eau de vie et l’équivalent de 25 kilos de farine… Enfin, et c’est, bien évidemment le point le plus important, il devient concessionnaire de près de 60 hectares de terre, dans l’est de l’ïle. C’est presque quatre fois plus grand qu’une concession ordinaire à La Réunion… Mais le délai exigé avant d’en obtenir la pleine propriété est, cette fois, de dix ans ! Il s’agit, je te le rappelle, de créer une vraie colonie. Il faut donc s’assurer que les colons ne seront pas tentés de revenir à Bourbon. Et en échange, que doit le colon à la Compagnie? Peu de choses, en fait. Une petite part de ses récoltes –mais seulement après les trois premières années- et surtout, et c’est une nouveauté propre à l’histoire de la colonisation de Maurice, il a obligation d’accueillir chez lui, et de former, pendant six mois, tout nouveau colon français –c’est à dire venant directement de France- que la Compagnie lui adressera.
C’est donc grâce à des anciens colons de Bourbon, comme Jules, que les nouveaux-venus sur l’Isle de France vont apprendre à connaître leur nouvel environnement et découvrir les meilleurs techniques pour en tirer partie…»

Un paysan, un vulgaire paysan qui ramassait des algues à Saint-Malo avant d'aller gratter la terre de Bourbon… André n’en revenait pas.

«Mais revenons à Bourbon, où Jules et Marie font connaître aux officiels de la Compagnie des Indes leur volonté de partir vers l’île voisine… C’est un tournant important dans l’histoire de ta famille…» Le sourire moqueur de Nathalie n’échappe pas à André qui attend, stoïque, le coup de grâce.

«C’est en effet dans ce document, que, pour la première fois, apparaît le nom, correctement orthographié, si j’ose dire, de Jule-Adrien de Gaulémont ! Et, tiens-toi bien, Jules l’endosse et signe du même nom ! Voilà, c’est fait ! Ta famille est née, Mon Grand. Car, quand Jules et Marie vont arriver sur l’Isle de France, l’administrateur local de la Compagnie va se contenter de recopier le nom qui figure sur le document de Bourbon…»

Nathalie a à peine fini sa phrase, qu’André se lève et quitte la cuisine. «Où vas-tu?»
- Préparer mon sac, je rentre à Paris.
La jeune archiviste ramasse ses documents et se sert une tasse de café, qu’elle avale encore brûlant.
Dans le salon, André ramasse ses dernières affaires. Elle le rejoint et tente de l’enlacer. «Reste. Ne sois pas stupide. Je sais que tu es déçu. Mais il reste à faire le plus important : prouver tes liens de sang avec Jules et Marie…»
Le jeune Mauricien est déjà à la porte de l’appartement. «Reste. Rien n’est perdu.»

André a déjà ouvert la porte, et sa phrase tombe comme une giffle : "Laisse-moi, tu m’ennuies".

Nouvelle modifiée le 11/03/2009 à 15:29:04
Le 06/03/2009 à 12:35:47 par : cocodile - Découvrez aussi - Le retour de Monsieur Keynes - écrit par le même auteur

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Posté le 24/03/2009 à 16:26:46 par Crazy


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Excellente histoire, ça fait plaisir à lire :) <br />
<br />
Quelques critiques parce que je suis là pour ça :P :<br />
- Il reste des fautes de grammaire et de ponctuation (pas beaucoup), notamment au début.<br />
- Je n'aime pas le changement de point de vue vers le milieu de la nouvelle : le lecteur a accès à des informations que Nathalie seule connaît, alors que le reste du texte est rédigé du point de vue (indirect) d'André. De plus, ces infos ne me paraissent pas essentielles, ce qui me fait te suggérer de modifier ces passages pour les présenter de façon plus &quot;André-subjectives&quot; :)

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Posté le 29/03/2009 à 20:42:26 par cocodile


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